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  • annabreton

#ChaGonzalez : The Message (Paris/Paris)

La fête, les corps, la sueur, la musique jusqu’au fond des organes, la peau qui brillent sous les lumières, le jeu des regards et des mains. C’est cela qui a retenu mon attention dans le travail de Cha Gonzalez: l’intimité dans la foule, les corps au milieu de tous les autres entre lesquels se déroule quelque chose. Et la joie explosive qui saute aux yeux, des visages absorbés par la musique, les baisers passionnés qui font mourir tout ce qui peut exister autour, les regards grisés, les têtes qui se renversent, les lèvres qui s’entrouvrent extasiées. C’est cette fougue et cette jouissance qui se dégagent des photos de Cha Gonzalez qui font d’elles un témoignage de bonheur, des éclats scintillants d’euphorie de la fête. Le corps lorsqu’il s’abandonne.


C’est cette question qu’aborde Cha Gonzalez : jusqu’où peut-on s’abandonner sans flirter avec un visage de monstruosité incontrôlée, effrayante.


“C’est le bordel comme chez moi” m’a dit Cha Gonzalez à la fin de l’interview.


Elle parle en riant, sans trop de détails mais tout est réfléchi et posé, sans excès mais sans être pudique. C'était une belle interview, qui montre que c'est parfois l'art qui peut rouvrir à certaines choses comme la fête, une couverture rassurante entre son corps et celui des autres, un appareil qui attrape les images sans les chasser, qui immortalise sans figer, qui fonctionne comme un miroir : se sentir résonner dans l'euphorie des sens chez les autres, dans ces vibrations électriques qui émanent des images. Intimité dans la foule, qui s'oublie pour exister plus fort, plus pleinement. A toutes nos intensités, et l'oeil si juste et sincère de Cha Gonzalez.


Cha Gonzalez pour Radio Loubard



On est ravi.e.s de t’avoir avec nous ici! Est-ce que tu pourrais te présenter un peu?


Je suis née en 1985. J’ai passé mon enfance à Paris, mon adolescence à Beyrouth… J’ai été aux Beaux arts de Bordeaux , mais j’ai surtout passé beaucoup de temps dans la rue à faire des photos pour ensuite les mettre sur un site qui s’appelait DeviantArt - le premier site communautaire autour de la photo à l’époque. C’est vraiment comme ça que j’ai appris. Et puis je suis allée à mes premières manifs, le CPE en 2006. Les émeutes, les voitures qui crament. Ces moments m’ont convaincue que c’était ce métier que je voulais faire. Je me voyais partir sur des conflits. Et puis ma mère a eu peur, elle m’a dit « fais une école s’il te plait », alors je suis allée aux Arts Déco de Paris jusqu’à mon diplôme en 2010. Et juste après, je suis devenue maman. Et petit à petit, en jonglant avec ce rôle de mère, je suis redevenue photographe, mais l’envie de voir des conflits m’était passée.



Qu’est-ce que c’est ton sujet de photographie ?


Ma série Abandon, c’est l’intime dans le contexte de la fête. J’essaye de capter des émotions le plus discrètement possible, que ça soit l’amour, la solitude, la joie, la transe. Tous les moments où y a du vrai qui transpire.


C’est ce que j’essaye de faire dans le reste de mes photos aussi, mais il y a quelque chose que je trouve dans les fêtes qu’il n’y a pas ailleurs.


Ce que j’y trouve aussi c’est la fine ligne de démarcation entre folie et raison, celle où certain.es trouvent un équilibre et d’autres basculent. Ça m’arrive de temps en temps depuis l’enfance de me sentir dissociée, comme si je n’étais plus aux commandes, et je sais que mon cerveau est fragile. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais essayé aucune drogue (à part la beuh, un petit peu il y a très longtemps) et je ne bois pas d’alcool.


Mais ces moments où je me sens complètement en phase avec le son, où tout devient simple et beau, où les endorphines de la danse, la sérotonine de la fatigue, l’ocytocine du lien social et du toucher, et la dopamine de tout ce qui m’apporte du plaisir dans ce contexte, font que je suis dans le même état que toutes les personnes qui m’entourent.




Est-ce que tu vis la photographie comme un moment d’observation, où alors tu te sens dans l’action?


Les fêtes, à la base, j’y vais pour danser. J’ai mis des années à y amener mon appareil. Et les fêtes où je vais, ce sont souvent des amis qui les organisent - des fêtes où je me sens en confiance, où les gens ont confiance en moi, et où je sais que je vais danser. Parfois, ça m’arrive d’aller à des fêtes où je n’arrive pas à rentrer dedans. Et ça se voit dans les photos que prends - plus distantes des gens, plus convenues… souvent je n’en garde aucune. Sauf quand justement cette distance devient parlante. Je photographie ce que je vis, je ne cherche pas grand chose. La plupart du temps, les images viennent à moi.




La photo, qu’est-ce que ça t’apporte?


À 5 ans, perchée sur les épaules de mon père aux ferias de Dax, la fête était une vision à la fois cauchemardesque et pleine de rires. Tous les ans on y allait, et on dansait comme des fous tous les deux, mais j’avais toujours cette image de la personne bourrée comme un danger, qui me mettait mal. Du coup, l’alcool et les drogues m’ont fait peur pendant très longtemps. Même adulte, quand j’allais faire la fête, je dansais quasiment tout le temps les yeux fermés. Pour ne pas voir les regards, les mâchoires - comme on baisserait les yeux dans la rue aussi, par peur d’entrer en contact avec les personnes autour de soi.


Et à partir du moment où j’ai amené mon appareil, ça a agi comme un filtre. Quand j’étais mal à l’aise, je pouvais me cacher derrière et regarder les gens à travers, autrement. Et puis ça m’a fait aller vers les autres, aussi. Tout bêtement pour demander les contacts des gens, les autorisations, et puis au final pour discuter. Dans ce contexte, la photo m’a vraiment ouverte aux autres. Ca m’arrive encore de danser les yeux fermés, mais plus pour les mêmes raisons !




Et qu’est-ce tu veux qu’elles racontent tes photos?


Je ne raconte pas vraiment d’histoire. Je montre des émotions qui sont primaires, que tout le monde peut ressentir. J’ai envie de montrer qu’on cherche tous et toutes les mêmes choses. Que ça soit le besoin d’appartenance, d’affection, de lien, de fantasme, de rire, de lâcher prise…


C’est de la photo documentaire subjective, je me raconte autant que je raconte les autres.


Comment définirais-tu ton esthétique?


vaporeuse, intime et charnelle




Tu as envie qu’elles parlent à qui tes photos?


Idéalement à tout le monde - Je n’ai pas vraiment comme but de témoigner d’une époque, enfin je le fais d’un certain côté mais ce n’est pas l’intention. Je parle de la fête maintenant comme j’aurais voulu parler de celle d’il y a 50 000 ans.


Être maman, est-ce que ça a changé ton regard?


Pas du tout. Quand il est né ma vision c’était qu’il arrivait dans ma vie, et que c’est moi qu’il allait connaître. Pas quelqu’un de différent qui vivrait pour lui. J’ai pris le temps de le rencontrer, de savoir qui il était. Et maintenant il a dix ans, et on se comprend bien, c’est super. On parle beaucoup. J’adore le prendre en photo et il arrive très bien à m’oublier dans ces moments. Mais je ne le prends pas beaucoup non plus, j’ai pas envie de saouler.




3/4 artistes à nous faire découvrir?


Le boulot qui m’a le plus touchée récemment c’est la série « American Mirror » de Philip Montgomery. J’adore celui de Maya Paules depuis longtemps, tout ce qu’elle fait c’est comme des petits bijoux de magie. Et puis Myriam Boulos, elle est juste incroyable.


3/4 musiques?


En ce moment je réécoute beaucoup d’Aphex Twin, et puis beaucoup d’artistes du label Union Trance Mission… Et Grimes pour la douceur. Mais je me laisse quand même beaucoup porter par les recommandations automatiques de SoundCloud.




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