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#ClubdeBridge : The Message (Berlin / Poitiers)

Savoir raconter la tendresse : quelle entreprise, quel défi... Celle-là même qui existe entre les corps et les identités marginalisé.e.s, celles que l’on ne voit pas. Club de Bridge le relève : s’employer à montrer la beauté d’une communauté qui ne veut plus se cacher et qui crie son nom : queer, pd, lesbienne, trans. Queer. Sans honte, sans explications, dans la joie. Queers, deter, et révolutionnaires.


Club de Bridge, c'est une communauté d'artistes, entre Poitiers et Berlin, qui parlent de poésie et d'une culture de résistance politique. La poésie d’une nouvelle jeunesse qui se cherche, qui dessine ses identités déclinables à l’infini, ses rêves et son monde, qu’elle réinvente.


Ce que je trouve merveilleux, c’est l’espoir qui se dégage de toutes ces illustrations : un amour de cette communauté un peu intrigante, subversive, qui semble ne former qu’un seul corps libre. La représentation de cette vie là, qu’on ne voit pas assez, accompagnée par leurs regards plein de tendresse. L’esquisse de tous ces désirs, qui s'infiltrent dans toutes ces lignes, tous ce que peut être le corps quand il s’émancipe des normes et des carcans sociaux et qu’il va chercher au-delà. Comment se repenser, faire la paix avec qui on est, se faire le cadeau de sa liberté?


“Nos désirs sont les pressentiments des possibilités qui sont en nous” dit Goethe.


On nous répète sans cesse que le monde va mal : génération sacrifiée, à la couche d'ozone trouée, aux rêves envolés. Il est urgent de lutter contre l'anéantissement de l’espoir. La voilà l’urgence que revendique Club de Bridge : représenter des corps qui luttent, qui s'aiment et qui se pensent. Il faut repenser demain, l’avenir, dans de nouvelles formes. Un demain au nouveau visage : et si celui-ci était queer?


On a parlé de tout ça avec Club de Bridge: de liberté, d’amour, de l’importance de créer, de l’espoir en notre jeunesse qui gronde et qui s’embrasse, de réinventer la façon de diffuser le savoir, de toutes ces possibilités qu’on a en nous et qu'il faut repenser.


Leur travail ne veut dire qu'une seule chose : demain existe, et il peut-être beau.



Prêt.e à croire de nouveau?



Club de Bridge pour Radio Loubard


 





On s’est retrouvé.es en zoom, iel à Berlin et moi dans mon appart à Poitiers, à boire des bières comme au bon vieux temps du confinement, à parler d’art et de politique

Propos recueillis auprès de Tom, membre de Club de Bridge


Anna : Salut Club de Bridge, on est trop heureux.ses de t’avoir ici avec nous, tu pourrais te présenter un peu, nous raconter comment tout a commencé pour toi?


Club de Bridge : Salut Anna ! Alors moi mes pronoms c’est iel/il, je suis une personne non-binaire. Tout à commencé pendant l’hiver 2019, j’écrivais un mémoire et il y avait des grosses manifs pour la réforme des retraites : j’avais fait des tracts un peu plus jolis que ceux qu’on a l’habitude de voir, avec des questions un peu plus philo, sur l’éloge de la paresse, sur le droit à l’oisiveté. J’ai imprimé ça en 500 exemplaires, on les a distribués avec des potes et ça a beaucoup plu : le graphisme, le texte… J’avais la tête plongée dans mon mémoire et les livres et je me suis dit que j’avais la responsabilité de partager tout ça, que j’avais le privilège de faire de longues études : c’était une façon de rendre pour moi, de vulgariser de la philo, de la politique. En hiver je devais avoir 105 abonnés sur instagram (rires) et puis le confinement est arrivé et voilà.


Anna : C’était de la détresse étudiante en fait Club de Bridge haha ?


Club de Bridge : Oui carrément ! haha, non mais cette grande plage horaire de temps, l’effervescence intellectuelle du fait de l’écriture de mon mémoire sur la rencontre avec l’altérité, tout ça s’est bien agencé et Club de Bridge est né.





Anna : Tu peux me parler de ce « nous » dont tu parles dans tes posts : c’est qui, c’est quoi? C’est destiné à qui Club de Bridge ?


Club de Bridge: C’est la question cruciale, y’a tellement de « nous » qui se recoupent… Déjà c’était pour se protéger : je reste anonyme, tout en essayant d’être clair.e sur mon lieu d’énonciation: je me suis toujours représenté.e blanc lorsque je parle d’anti-racisme par exemple. C’est super important de considérer que l’anonymat a aussi ses limites quand on se positionne politiquement. Mais je me protège de beaucoup de l’harcèlement comme ça, du call out… Puis surtout, je parle à une communauté à laquelle je tiens. Je pense que ce n’est pas une expression individuelle, introspective, très personnelle qui permet de créer du lien. J’alimente des communautés déjà naissantes avec ce que je crée, j’accompagne, je n’invente rien. Et puis Club de Bridge est aussi pensée comme une expérimentation politique, je travaille sous ce nom avec d’autres personnes de manière horizontale. Tout le monde peut se projeter dans ce que je fais et collaborer avec d’autres artistes comme notre dernière résidence à Berlin : le Club de Bridge a accueilli plusieurs membres, et on a mené un processus créatif non-hiérarchique. En tant qu’artiste, ça force aussi une humilité, parce que c’est important de savoir se mettre en retrait.







Anna: C’est super cohérent… Et pourquoi “club de bridge”?


Club de Bridge : (rires) parce qu'avec des potes, quand j’étais à Lille, on se retrouvait le mardi soir (on est mardi soir d’ailleurs!) et on faisait des jeux de société dans un café qu’on aimait bien, on s'appelait “club de bridge”.


Anna : Tu parlerais de ton art comme une forme de militantisme?


Club de Bridge : Oui, carrément. C’est ma forme de militantisme à moi. Je ne comprends pas les gens qui sont artistes et qui assument pas de positionnement politique : pour moi l’art est forcément politique, comme toute forme de création. S’exprimer c’est aussi raconter tout une construction sociale en filigranes : un point de vue, c’est politique.


Anna : Donc pour toi l’art c’est un outil de lutte, c’est la responsabilité de représenter des corps invisibilisés, oubliés : c’est un outil de résistance politique pour toi.


Club de Bridge : Oui, et puis je suis un peu plus vieilleux, j’ai appris plein de choses : le mot central pour club de bridge c’est la transmission.


Anna : Donc tu crois à l’éducation?


Club de Bridge : Ah ouais, à Berlin par exemple, on a passé un mois à penser à une façon de transmettre le savoir de façon non institutionnelle, non hiérarchique.. On a créé toute une méthodologie, qui réinvente le processus de transmission, en détruisant l’objet bourgeois du livre : on a fait de l’arpentage. C’est ça qui me motive : réinventer des méthodes de transmission du savoir et pouvoir mettre en commun les nôtres.



Anna : Est-ce l’art pour toi c’est une forme d'exutoire? En parlant du “nous” tu parles aussi du “je”, donc est-ce que c’est une façon de t'accepter?


Club de Bridge : Humm.. Le dessin ça plonge dans un moment d’observation et de contemplation beaucoup plus fin qu'au quotidien. Faire attention à des corps qui sont proches du mien, des corps non-binaires, fluides…J’arrive pas trop à comprendre ce qui se passe dans moi, mais ça résonne : j’approche leurs expériences avec cette attention et cette empathie pour leurs vécus, et iels m’apprennent ce que je suis en train de vivre. C’est la beauté des gens autour de moi qui m’attrape, et me permet de comprendre ce qui se passe en moi : le dessin c’est mon outil de compréhension du monde, d’empathie. C’est cul-cul ce que je vais dire, mais c’est incroyable comme ça m’émeut de dessiner une personne. En fait, je développe un amour profond pour la personne que je dessine et c’est trop chouette.




Anna : Ce que je trouve merveilleux c’est que ton travail est porteur d’espoir et de douceur. Dans les milieux militants on a quand même une grande violence, pour les personnes trans et sexisées (personnes perçues comme femmes par leurs apparences), il y a une violence qui traverse leurs corps, et dans ce que tu dessines, il y a une douceur, une tendresse… C’est porteur d’un message de beauté et de communauté, plein d’espoir.


Club de Bridge : Oui! C’est exactement ça! C’est génial que ce soit vécu comme ça, c’est mon but.


Anna : Tu parles beaucoup du QueerGaze, donc d’une nouvelle culture visuelle queer : comment tu l’as vécue toi, la culture visuelle dominante cis et hétéro?


Club de Bridge: A Berlin, j’ai découvert toute cette liberté des corps dans la rue, tous ces corps queer.. Quand je suis revenu.e à Poitiers, là où j’ai grandi, je me suis vite rapproché.e des milieux féministes parce qu’il n’y avait pas de mouvement queer à cette époque. Je me suis construit.e avec des figures féminines fortes, et je pense que c’est le cas de beaucoup de personnes AMAB (assigné.es homme à la naissance) queer.

Mais par exemple, je me suis décoloré.e les cheveux en janvier pour la première fois, et j’ai compris pourquoi à posteriori : c’était à la télé, Steevie, du loft je crois, qui était la seule personne à qui je m’identifiais enfant. Ce corps-là, c’était le premier corps avec une masculinité fragile sur les plateaux télés, et cette image est ressortie 20 ans plus tard… Ca m’a permis de reconnecter avec mon petit moi qui était complètement paumé...Donc oui, ce que je n’ai pas pu avoir moi, maintenant j’ai envie de le représenter, ce qu’on n’a pas pu voir pendant notre enfance. Ma génération c’est pas la même que la tienne : quand j’étais petit je me disais que le problème c’était moi, je ne me questionnais pas sur les possibles du genre, de l'identité et tout ça…


Anna: La communauté queer n’était pas assez solide pour que tu puisses t’y accorcher?


Club de Bridge : Oui, c’est ça. C’est pendant le confinement, en revenant chez mes parents, dans ma chambre d’enfant, que toute la performativité de genre à laquelle j’avais dû me conformer m’est apparue. L’enfant que j’étais, il n'avait pas encore subi toutes ces injonctions à la masculinité. C’était un retour aux racines de ma performance de genre : j’ai senti que je devais rendre justice à l’enfant que j’étais, je devais faire la paix avec lui. C’est encore brouillon tu vois, c’est récent.


Anna: C’est pour ça que Club de Bridge résonne si fort? Ça t'aide à affirmer les lignes et les contours de ton identité à toi, dans la rencontre avec les autres? Iels dessinent ton identité quand tu les dessines?


Club de Bridge : Oui, carrément. Dans nos constructions individuelles, on voit comment ce sont les autres qui nous constituent, et je pense que c’est toujours intéressant de remettre en jeu son identité à chaque fois qu’on rencontre une nouvelle personne, on se construit et on se déconstruit par les rencontres. Et moi, souvent, j’ai l’impression de vraiment rencontrer les personnes quand je les dessine. Iels viennent faire une petite partie de qui je suis à ce moment là, iels deviennent membres du Club de Bridge..





Anna : Qu’est-ce qui te donne de l’espoir?


CDB: Franchement, la génération des 20-25 ans, ça m’émeut grave. Y’a des filles assez jeunes qui sont venues voir le projet La Deter (monté du 17 juin au 17 juillet) dans un bled paumé à côté de Poitiers, qui n'osaient pas venir me parler. La première, le premier truc qu’elle me dit c’est : “la liberté que je voudrais, c’est ne répondre qu’aux gens qui me parlent en inclusif”. La gamine, elle a 15 ans! (rires) Ca c’est de l’espoir!

Anna : Et t’en penses quoi de la dimension élitiste de l’art? Surtout quand on parle de politique, ça devient très vite un peu compliqué…


Club de Bridge: Carrément ! Pour moi, les collages féminicides c’est déjà une réponse par exemple : afficher dans l’espace public : c’est accessible à toustes. Afficher ses créations dans la rue aussi. Pour que le discours de mes posts ne soit pas trop élitiste, je fais tout relire à ma sœur. Elle est dans la santé, extérieure à toutes ces luttes. Elle corrige mes fautes d'orthographe, j’en fais plein (rires). Si elle comprend pas, c’est que j’utilise un langage trop technique tu vois, alors je reformule. C’est sûr qu’il existe une culture classiste dans le monde militant qu’il faut réussir à déjouer. Et puis même, le call out va tellement vite : mais il y a une responsabilité quand on crée un contenu politique. On doit faire attention aux mots qu’on choisit et aux choses qu’on représente, parce que personne ne va le faire pour nous.






Anna : Tu veux ajouter quelque chose?


Club de Bridge : Ce serait cool que le mouvement queer ne reproduise pas les mêmes dynamiques de dominations qu’on a subi pendant des années, et que instagram ne soit pas la seule source de tout le savoir queer. Qu’on arrive à se transmettre le savoir différemment. Il faut arrêter de se reposer sur une élite de cinq/six comptes militants qui sont en train de dicter tout l’agenda queer en France. Il faut multiplier les voix. Je pense qu’il ne faut pas non plus perdre de vue notre objectif final, qui est l’abolition du genre, même si on passe par un stade d’affirmation des identités qui est très nécessaire. Ma non-binarité, qui était très difficile à affirmer, comme un second coming-out, ça a libéré un tel espace de possible… wow. Enfin! C’est un “parapluie”, comme Club de Bridge et ce “nous” : tu peux en faire ce que tu veux, c’est s’offrir une immense liberté. C’est le plus beau cadeau que tu puisses te faire : tu peux tout expérimenter, sans jugement parce que tu n’es plus dans des catégories binaires.


Anna : Ok, dernière questions avant celles de toujours sur Radio Loubard: Si tu devais dire quelque chose à un jeune queer, qui vient tout juste ou hésite encore à sortir du placard, tu lui dirais quoi?


Club de Bridge : Oh...Je dirais qu’iel est grave bellau. Toutes ces personnes transpirent la beauté, et c’est trop bien (rires), c’est inspirant. Ce que je veux dire à cette personne en lui disant qu’elle est belle, c’est qu’elle est légitime dans ce qu’elle est et qu’elle existe dans sa beauté qui lui est propre. Et qu’elle inspire les autres autour. Les vieilleux queers par exemple : j’ai plein de tendresse pour elleux, je les imagine se balader dans la rue et voir des jeunes qui sont complètement libéré.es, j’imagine le sentiment que ça doit être…







Anna : Aurais-tu trois-quatres artistes à nous faire découvrir?


Je dirais Anohni, pour la pertinence de son engagement, notamment dans la dénonciation des guerres par drones menées par les Etats-Unis, et parce que c'est elle qu'on écoute le plus quand on dessine.


3-4 sons?


Time de Arca, parce que c'est la chanson qui décrit le mieux la temporalité queer, tournée toute entière vers un horizon, un advenir, alors que l'hétéronormativité nous ramène toujours à un présent triste et pragmatique ou à un passé idéalisé.

Face the Fire de Boy Harsher, à écouter très fort au casque, l'hiver, dans les rues de Neukölln. C'est grâce à la darkwave de Boy Harsher qu'on survit aux hivers à Berlin.

22 de Oklou, parce que c'est notre hometown girl préférée (Poitiers rpz), qu'on s'est construit.e.s avec ses sons et qu'ils nous ont démontré que l'art pouvait aussi être pour les campagnard.es comme nous.


Autre chose à nous partager?


En ce moment je lis Cruiser l'utopie - l'après et l'ailleurs de l'advenir queer, de José Esteban Muñoz. Théorie queer importante qui vient d'être traduite en français. Parfois c'est déjà un peu daté (il a été publié aux US en 2009), mais c'est important de revenir aux fondements du queer pour mieux comprendre les dérives d'aujourd'hui.











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