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  • annabreton

#CulotCréative : The Message (Paris)

Dernière mise à jour : 28 avr.


Dans l'entremêlement des corps, lorsque les bouches se trouvent, que les soufflent s’accélèrent, on se sent sûrement au plus proche de son intimité. Face à soi, face à l’autre, il n’y a de place pour rien d’autre. Surtout pas à la politique, que l’on conçoit habituellement comme un à côté, un aspect de la vie publique. On distingue tant sphère privée de la sphère publique que penser que la politique est partout est terrifiant, trop absolu. C’est notamment parce qu’on ne parle pas de la même définition du politique.


La politique, ce n’est pas Macron ou Poutoux à la télévision, mais bien tous les biais qui organisent les rapports de force d’une société, incorporés, assimilés dans le corps, et dans les schémas de pensée. Le champ politique ne résume pas ce qui est de nature politique. Car il n’y a rien de naturel, il y a ce qui est construit. Alors bien sûr, entre les corps des amants se dresse le politique. Car l’intime est politique : les fantasmes, les désirs, les attitudes, tant de choses construites, tant d’injonctions plus ou moins explicites. “La société pèse sur l’intimité” nous dit Jessica. Et le problème, on le sait bien, c’est que la société est loin d’être une société sans rapports de dominations. Alors oui, le racisme, la misogynie et le sexisme, la transphobie, le validisme, le capitalisme : tous ces enjeux se retrouvent au plus profond de notre intimité. Cela fait peur? Oui. Mais c’est une réalité, et c’est pour cela que traiter de ces sujets, de l’imbrication du politique et de rapports de violence dans l’intime, et plus largement aussi dans la société.


C’est pour cela que l’importance de média indépendant et militant comme Culot ne fait pas de doutes : donner les informations, le contenus aux lecteurices ou à l’audimate, pour permettre chacun.e de gagner en liberté, et collectivement, de prendre conscience de tous les rapports de forces que nous subissons comme minorité.s jusqu’à dans notre intimité la plus profonde.



Média à suivre absolument!


Culot Créative pour Radio Loubard






Anna : Bonjour Jessica! C’est merveilleux de t’avoir avec nous ! Est-ce que tu pourrais te présenter pour nos chère.s lecteurices?

Hello Anna, Hello à toustes, je suis Jessica, l’un.e des journalistes et co-fondateur.ice.s de “Culot” : un média féministe et inclusif, qui aborde l’actualité sous le prisme du féminisme. On aborde aussi bien des sujets portant sur l’évolution des droits de la communauté LBGTQI+, que des questions de genres ou encore de sexualités.



Portrait de Jessica Martinez

Anna : Et comment est né “Culot” ?

Ce média est né d’une amitié. En école de journalisme, à l’Ejcam de Marseille, j’ai rencontré Malix (Iel/They). On est resté.e.s ami.e.s. On a chacun.e suivi nos chemins et commencé le métier de journaliste, iel en presse écrite et en tant que photojournaliste, moi à la télévision. En tant qu’ami.e c’est quelqu’un avec qui je parle de tout. Je me souviens de ces conversations, notamment sur nos relations amoureuses et/ou sexuelles, où on avait encore l’impression de découvrir des trucs dont on n’avait jamais entendu parler avant, passé 25 ans. Des conversations qui se terminaient souvent par l’un.e de nous disant « c’est quand même dingue que telle info, ou tel bouquin sur telle pratique, ou telle forme de relation, ne soit pas connu ». Je le ré-entend m’appeler un jour et me dire au tel : « En fait tu sais quoi ? Ça te dit qu’on le crée nous, ce média sans tabou où on parlerait aussi bien de féminisme que de sexualités, de genres, de formes de relations « autres », etc ? ». J’ai dit oui immédiatement. A ce moment-là, je ressentais une perte de sens totale dans ma vie professionnelle. J’entendais souvent mes différents employeurs* (*le masculin est voulu, le fait est qu’ils sont tous des hommes) répondre à l’une de mes propositions de sujets par « Oulà, non. Ça ne va parler à personne, ça ! C’est pas concernant. Next ». Alors que je venais par exemple de proposer un sujet sur un énième Etat aux Etats-Unis qui rendait quasi inaccessible l’IVG ou encore sur une exposition LGBT. Je commençais même très sérieusement à me demander si je n’allais pas arrêter le journalisme. Malix avait aussi contacté une de ses ami.e.s, Julia Sirieix, qui était à ce moment-là journaliste radio à Montréal. On a co-fondé Culot à 3. On a d’abord fait des recherches pendant tout 2019, pour s'assurer que le projet tenait la route, puis on a officiellement fait le premier post le 3 janvier 2020. Culot était né ! Un pluri-média féministe, inclusif et bienveillant, regroupant nos trois « médiums » : presse écrite, interview vidéos et podcasts.





Anna : Et c’est quoi l’objectif du média?

Une phrase prononcée par Masha, co-créatrice de #MonPostPartum et du compte d’éducation sexuelle « Masha Sexplique » me revient en tête. Pendant son interview, elle m’a dit à un moment « le savoir c’est le pouvoir ». Depuis le début, l’envie qui est au-dessus des autres pour nous est celle d’aller faire ces enquêtes qu’on ne voit pas assez dans les rédactions nationales et médias mainstreams, et de partager l’information avec le plus grand nombre de personnes. Avec cette idée que ces thématiques-là (féminisme, genre, droits, consentement, sexualités, formes transverses de relations, etc.) devraient être davantage démocratisées. Pour que les individus se sentent plus libres et heureux.euses d’être elleux-mêmes.

Par exemple, dès la création du média, on a eu cette conversation entre nous pour savoir si on écrirait ou non en écriture inclusive. Je me souviens qu’à l’époque, j’étais la seule qui était moyennement pour : avec l’unique argument qu’à l’époque je me disais « ça a l’air compliqué ». Mais on est tombé.e.s d’accord sur le fait qu’on avait à cœur que chacun.e se sente bienvenu.e et safe en nous lisant, et on a valider le fait de tout écrire en écriture inclusive. Et breaking news : c’est juste un coup à prendre, ce n’est pas du tout compliqué. Aujourd’hui, c’est écrire en non inclusif – quand je travaille pour des médias mainstreams, à côté en « job alimentaire » - qui me demande une gymnastique intellectuelle.

Anna : Pourquoi avoir fait le choix d’être un média indépendant, et gratuit?

Ça découle de la même volonté de vouloir rendre accessible une information qui selon nous devrait l’être auprès du public le plus large possible. D’où aussi notre réflexion pendant un an avant de se lancer, pour réfléchir à comment on pouvait à la fois rester indépendantes, garantir à nos lecteur.ice.s la gratuité du média, et aussi à plus long terme, en vivre et se rémunérer pour le travail qu’on fait au quotidien. La solution est qu’on a créé dès le début une entité bicéphale : avec d’un côté un média indépendant et gratuit. Et de l’autre une agence de création de contenus, également agence de formations à destination des entreprises et écoles. C’est ce deuxième volet qui nous finance et nous assure l’indépendance du média. Donc on est en capacité aussi bien de produire des contenus pour d’autres rédactions ou entreprises ( à la seule condition que la structure en face soit éthique, et la plus en lien avec nos valeurs d’inclusion et de féminisme). Et on assure aussi des formations, notamment sur comment prévenir et lutter contre les violences sexistes et sexuelles en entreprises et dans les écoles. Pour cette dernière casquette, on a créé des programmes sur mesures avec des formateur.ice.s dont c’est le métier originel : et nous, de notre côté, on apporte notre compétence et nos connaissances dans ces formations, en tant que journalistes spécialisé.e.s sur ces thématiques.

Anna : Tu m’a avoué avoir été très déçue par le journalisme avant culot, qu’est-ce que tu penses de cette “objectivité” journalistique qui est si prônée dans toutes les écoles de journalisme?

L’objectivité journalistique à tout prix, on nous le martelait à chaque cours ou presque. Dans les faits, on s’est toustes rendu.e.s compte que ça n’était pas possible. Et en fait ça paraît logique : derrière la caméra, derrière le micro de radio, derrière le stylo, il y a un.e être humain! A partir de là, l’objectivité pure est impossible. Et puis tous les journaux ont une ligne éditoriale : tu te doutes de comment vote quelqu’un.e qui tient un Figaro versus quelqu’un.e qui lit quotidiennement Libé. A Culot, bien sur qu’à la seconde où on traite de sujets féministes, on est conscient.e.s d’aller chercher une information, d’aller poser des questions à des personnes, que d’autres médias ne poseraient pas. Rien que ça, ça rend impossible cette supposée objectivité journalistique.


Maintenant, le fait de le constater, n’empêche pas du tout d’être factuel.le dans les informations qu’on trouve. Au contraire même : à Culot, on met un point d’honneur à citer nos sources, à mettre des hyperliens sur nos chiffres, à renvoyer les liens vers les infos dès qu’on nous le demande en MP, sous nos posts ou sous un article. Et on ne poste/publie jamais rien sans la relecture des autres. Et tant pis si on ne poste pas le jour même, et que ça décale un post. Pour nous l’important c’est que l’info soit vérifiée et juste.


Une lecture qui m’a fait beaucoup de bien, pour arrêter de me poser mille questions sur l’objectivité journalistique, c’est l’essai d’Alice Coffin « Le génie lesbien ». Dedans, elle raconte notamment que pendant des années ses supérieur.e.s l’ont écartée des sujets relatifs à la communauté LGBTQI+ au motif qu’elle en faisait partie, et que donc, supposément l’objectivité journalistique était menacée. Elle raconte aussi comment elle a fini par se dire que c’est complètement stupide et contre-productif : car qui mieux qu’une personne de cette communauté pour savoir où et comment chercher, quels enjeux se jouent, se discutent actuellement, etc.?


Le dernier point que ça m’évoque, c’est qu’on est aussi à une époque où le #sexisme ou encore #sexism sont bannis d’instagram. Si tu le mentionnes, ton post est immédiatement shadow-ban par l’algorithme d’insta, autrement dit il est drastiquement invisibilisé, y compris par ta propre communauté. Tu te rends compte de ce que ça veut dire si « sexisme » est un « mot interdit » d’Insta ? Clairement, dès le début, on ne lutte déjà pas à armes égales. Alors osons collectivement reconnaître que l’objectivité est un leurre.




Anna : Est-ce que tu dirais que culot est un média militant ?


Complètement. Et d’ailleurs on l’a inscrit noir sur blanc dans la bio du média, à partir du moment où on a précisé que Culot est un média « féministe et inclusif ».

Anna: Tu as de l’espoir pour cette lutte féministe toi? Si oui pourquoi?

Je suis d’une nature très optimiste, dont je vais te répondre oui. Maintenant, pour avoir interviewé quelques sociologues et acteur.ice.s militant.e.s qui documentent ou portent le combat féministe, toustes nous disent que les changements sociétaux prennent du temps, et que qu’une mutation se compte en décennies. Mais à titre personnel, j’ai le sentiment de voir les gens évoluer, les débats s’ouvrir.

Avant de co-créer Culot, je ressentais souvent beaucoup de colère, en voyant des injustices sexistes, racistes, etc. autour de moi. Depuis, la colère est toujours là bien sûr, mais avec le média, on a un moyen à portée de main pour transformer cette colère en quelque chose de positif et de concret. En l’occurrence ça peut être en rapportant une actu qui n’aurait pas été reprise dans la presse généraliste, au motif que la thématique est féministe par exemple. Ou que ce soit en donnant la parole à des personnes qu’on n’écoute encore pas ou très peu.


Portrait de Emma Favard

Anna : Est ce que parfois ne pas avoir de militantisme de terrain te manque?

Comme beaucoup de choses, je ne pense pas que le militantisme n’ait qu’une seule porte d’entrée. Mon féminisme s’est éveillé surtout quand je suis entrée dans le monde du travail, après l’école de journalisme. J’ai très vite déchanté et découvert que le sexisme ambiant que je voyais dépeint dans certains films a priori humoristiques, était en fait bien réel. Et que ça allait plus loin : harcèlement, inégalités salariales, traitement inégal entre salarié.e.s. Quand tu es une femme ou identifiée comme telle, on attend de toi que tu bosses deux fois plus dur, et on te traite deux fois moins bien. Je n’ai un.e ami.e qui n’a pas vécu ce sexisme ambiant, même aujourd’hui et dans des corps de métiers très différents.


L'autre chose qui m’a éveillée ce sont les lectures. Je me souviens de la claque que j’ai eu en commençant à lire Iris Brey. Elle parle à un moment des « lunettes féministes » : en disant qu’une fois que tu commences à voir le monde, par le prisme des inégalités des genres, tu ne peux plus « dé-voir ». Et c’est vrai qu’il y a un effet boule de neige : aujourd’hui je constate que j’ai un recul féministe aussi bien quand je parle avec un.e ami.e, que quand je regarde un film, ou autre. Et puis est-ce qu’avoir co-fondé un média militant, ce n’est pas “mon” chemin militant?

Anna : Votre bio sur instagram c’est “l’intime est politique” : et il me semble que c’est un sujet important : est-ce que tu peux expliquer pourquoi?

C’est une expression que l’on entend beaucoup dans la sphère féministe. Et de fait, il n’y a pas un reportage pour Culot où je ne me dis pas « C’est si vrai ! ». Sur Insta, on a notamment une rubrique qui s’appelle « Confidence sur l’oreiller » : on demande à nos lecteur.ice.s de nous partager leurs histoires sexo, intimes, amoureuses, qu’elles soient positives, négatives ou encore qu’elles aient marqué un tournant, une prise de conscience dans leurs vies. Et dans chaque histoire, pourtant intime, on sent bien à quel point la société pèse sur cette intimité. Qu’elle pèse sur la confiance des personnes en elles-mêmes, pèse sur les gestes qu’on croit devoir faire – même dans un moment intime derrière une porte close, qu’elle pèse sur nos imaginaires sexuels, et sur ce qu’on s’autorise ou non à faire, à réaliser. Dans ces histoires on lit des prises de liberté, mais on voit aussi à quel point c’est une lutte de réussir à se sentir libre du regard que la société normative porte sur nous toustes. La société normative a réussi à pénétrer dans nos chambres à coucher, dans nos esprits, dans nos visions de nous-mêmes. Dès cet instant, bien sûr que l’intime est politique. Et qu’il faut peut-être chercher ensemble des moyens de se ressaisir de nos intimités, de laisser dehors les normes, les carcans, etc.


Portrait de Marie-Alix Detrie

Anna : Votre média parle pas mal de sexpositif, et je suis en train de lire “Désirer à tout prix” de Tal Madesta qui justement met en garde quant à la course à la sexualité qu’il décrit comme capitaliste et nocive : tu en train quoi de tout cela toi?

C’est drôle, je suis en train de le lire aussi. Et j’ai failli te le citer à la question précédente, parce qu’il montre aussi très bien à quel point l’intime est politique. Justement, dans cet essai, Tal part de son vécu personnel, de son enfance et adolescence, des violences intra-familiales qu’il a subi, de sa découverte de la sexualité… Pour les mettre en perspective avec tout ce qui se joue au-dehors, et qui ouvre la porte aux violences, notamment sexistes et sexuelles, dans nos quotidiens.

Son essai, je le trouve magnifique. Personnellement ça m’a fait beaucoup de bien de le lire. En faisant ce constat, Tal nous explique qu’il a fini par aller chercher d’autres réponses, ailleurs. Qu’il a décidé de péter les carcans de tout ce qu’on lui avait imposé : sur le couple, la sexualité, ses relations aux autres, à lui, ses désirs et non-désirs. C’est une invitation à se créer le meilleur des mondes pour soi. A repenser l’amour, le fait de vivre à deux ou en communauté, le fait de s’autoriser à vivre des relations plus fluides, le fait d’être ok d’être seul.e aussi. Je trouve magnifique qu’on soit à une époque où Tal puisse écrire ce livre, et ait pu l’avoir pensé. Je me sens heureuse qu’on se pose enfin ces questions.

Je me dis qu’un jour, on arrivera à un repas de famille, et la question « alors les amours ? » sera complètement obsolète. Peut-être déjà parce qu’on aura arrêté de penser qu’il faut absolument être deux pour être heureux.euse.s.



Anna : Tu m’a fait remarquer très vite que notre entretien était “safe” : est-ce qu’il te semble important dans l’interview et généralement dans la vie de créer des communauté de confiance?

Juste après m’avoir dit bonjour, tu m’as demandé quel était mon pronom. Puis dit qu’à tout moment, je pouvais ne pas répondre à une question si je ne me sentais pas à l’aise, et je trouve ça super. C’est exactement comme ça qu’on commence les interviews Culot. On rappelle aussi qu’à tout moment on peut faire une pause, que la personne a le droit de « reprendre » sa réponse, et de reformuler si iel le souhaite. Dès la création de ce média, on a eu à cœur de créer les interviews les plus sécurisantes possibles, pour contribuer à créer des échanges plus bienveillants et libres.


Tu cites le terme « communauté », il me parle de plus en plus. Ça me fait penser que j’ai de plus en plus à cœur dans ma vie de me sentir en sécurité aussi, où que je sois. En enfilant les lunettes féministes il y a quelques années, j’ai notamment réalisé que je m’étais souvent sentie très mal à l’aise, voire plus, chez des médecins, ostéopathes, gynécologues, etc. Notamment à la suite de gestes « médicaux » qui allaient de soi pour le médecin, et qui m’avaient soit fait mal physiquement, soit vraiment gênée.


Puis j’ai lu « Le livre noir de la Gynécologie » de Mélanie Déchalotte. Ça m’a aidé à comprendre que les violences gynécologiques et obstétricales étaient en fait bien plus répandues que ce que je croyais, et ça m’a surtout permis de comprendre qu’on avait des droits en tant que patient.e.s. Ça a l’air évident, mais personnellement on ne me l’avait jamais dit. Depuis, je ne consulte que des médecins que je juge bienveillant.e.s et respectueux.euses et au moindre geste ou à la moindre parole qui rompt ce rapport de confiance, je fais une Adèle Haenel : je me lève et je me casse. Ce livre, j’en ai parlé à tou.te.s mes ami.e.s, et je leur ai transmis ce que j’y ai moi-même appris : par exemple, que chez la gynéco, l’important c’est notre confort, notre rythme. Et que non, ce n’est pas normal de pratiquer un geste médical intrusif sans nous demander au préalable notre accord. Aujourd’hui avec mes ami.e.e, je remarque qu’on se partage les noms des médecins safe. Il y a la plateforme « Gyn and co » qui fait ça à plus grande échelle, et qui répertorie les praticien.ne.s safe pour les femmes, personnes trans et non-binaires, membres de la communauté LGBT, etc. Il y a beaucoup de violences, de différentes formes. Pour contrer ces violences, je crois beaucoup à la force de la communauté et au fait de créer des cercles vertueux comme celui-ci. Et à l’importance d’ouvrir le dialogue et d’échanger des conseils, pour prendre soin les un.e.s des autres.

Anna : Et cette intransigeance que tu as maintenant, c’est aussi aller contre un besoin de validation masculine : quel est ton rapport à celui-ci ?

Là encore c’est venu dans un ensemble de déclics issus de lectures d’essais féministes ou de livres écrits par des autrices, mais aussi de déclics dans ma vie personnelle, et du travail fait pour Culot. Ces dernières années, à force d’écouter des femmes et personnes identifiées comme telles, comment et pourquoi elles se sentaient prisonnières du regard masculin, j’ai réalisé après coup que je n’y échappais pas non plus. Je l’ai vu à force de rencontrer des personnes qui s’habillaient de manières que je n’avais non seulement jamais vu, mais surtout jamais envisagé avant. Et qui se demandaient : « est-ce que je m’habille pour moi ? Ou pour plaire aux autres ? Et le plus souvent aux hommes. ». J’ai réalisé que moi aussi je cherchais la validation dans le regard des mecs cis, quand bien même je parlais de male gaze/ female gaze dans mes articles.


Du coup, depuis quelque mois je m’amuse : je suis en expérimentation sur tout. Le maquillage ou l’absence de. Je teste différents styles de fringues. Je vois comment JE me sens dedans. Je me dis aussi désormais que ma priorité, en toute circonstance, n’est pas de me sentir jolie dans mes vêtements, mais confortable. Ça change tout. J’ai pris conscience, depuis, du nombre de fringues que j’avais qui étaient trop grandes, trop petites, qui grattaient, etc. En en parlant avec des ami.e.s j’ai réalisé que j’étais loin, loin d’être la seule. Aujourd’hui quand je m’habille, je le fais pour moi. Pour me plaire à moi, et m’y sentir bien. C’est un cheminement, c’est toujours en chemin. Mais j’y arrive les ¾ du temps. Et je me laisse le temps.


Je me dis quand même que Culot m’a apporté des choses au niveau professionnel, mais aussi au niveau personnel. Parce que plus j’écoute les histoires des autres, plus j’apprends à m’écouter, moi.




Anna : Je trouve que vous avez un rapport assez doux aux témoignages sur Culot : est-ce que c’est fait de façon délibérée?

Dans l’équipe désormais on est trois: Marie-Alix Détrie, Emma Favard (notre géniale pro des réseaux sociaux et business developpeuse) et moi. Et on a remarqué qu’on partageait le fait d’être des personnes très positives. Et qu’on aime aussi les histoires qui finissent bien. Maintenant on recueille tous les types d’histoires et de témoignages, sans distinction. Mais je crois que, de par nos personnalités, on a toujours ce biais de demander à un moment: “Et comment tu te sens aujourd’hui? Est-ce que ça va?”. Et on voit que malgré les épreuves, très souvent les personnes ont trouvé le moyen de transformer mêmes des traumas, en enseignements, en force, d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas une injonction à forcément aller bien, ou à forcément réussir à se relever, mais de fait on constate que c’est ce que les gens nous partagent.

C’est aussi pour ça qu’on termine toutes nos interviews par une question : “Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais ajouter, et que je ne t’ai pas permis d’aborder?” Je trouve souvent que ce sont les plus belles réponses. Souvent les gens commencent par me dire “Non ça va”... Avant de me dire “Attends, en fait, une toute dernière chose…”. C’est souvent par cette réponse, la plus libre, que je commence les montages vidéos pour Culot.

Anna: Ce projet, tu dis que c’était un peu votre bébé : bosser entre potes c’est pas évident ! Quelques conseils pour celleux qui font de même et qui galèrent (rires) ?


Clairement on en rit hyper souvent avec Malix. Iel est devenu.e la première personne que j’appelle le matin, et parfois la dernière personne à qui je parle le soir. On se sent co-parent.e.s du média. Je pense que l’une des clés pour que ça marche entre nous est de maintenir la communication, toujours. Et de manière douce.


Depuis le début on a aussi mis en place un « code » pour distinguer nos deux relations. C’est un truc qu’une psychothérapeute m’a appris et qu’elle appelle la «théorie de l’écharpe». Chaque type de relations entre deux personnes est représenté par une écharpe. Il peut en exister plusieurs entre deux personnes. Par exemple avec Malix on a désormais une écharpe amicale et une écharpe professionnelle. Quand on veut parler à l’un.e sur l’une de ces écharpes, on le précise. « Là je te parle sur l’écharpe amicale, j’ai besoin de mon/ma pote » ou inversement « Là, j’ai une urgence boulot ».


L’autre chose, c’est que dès les premières semaines de Culot, on a écrit une charte d’entreprise, co-rédigée entre nous, qui renseigne plusieurs points : comment on souhaite être contacté.e.s ? Via quels médiums (téléphone, réseaux sociaux, autres) ? Qu’est-ce qui est une « urgence » selon nous ? etc. Comme ça on s’assure de comment chacun.e aime que l’on communique, et on respecte les sensibilités de chacun.e. Comme pour tout, au début ce n’est pas automatique, tu te le notes sur un post-it, puis après tu l’intègres.

Anna : Et ici à Radio Loubard, on finit par trop bosser et s’oublier un peu : comment vous faites vous?

On a clairement la même problématique! On ne compte pas nos heures, et en commençant à travailler sur notre média, on a vite réalisé qu’on dépassait souvent nos limites. Clairement, quand je travaille sur le montage d’une interview inspirante ou encore le bouclage d’un article, souvent je me dis « allez, dans une heure j’arrête », et souvent je relève les yeux, et je remarque qu’il est minuit.

Depuis ce début d’année, on a fini par se concerter et se dire de se donner du lest entre nous. On sait qu’on bosse dur. En début d’année, Malix m’a dit un jour : « Et si on fixait une nouvelle règle : si on n’a rien à poster ou pas le temps, on ne poste pas ? ». Et on essaye de s’y astreindre. D’avoir un équilibre plus sain entre nos vies pro et perso, de reconnaître qu’on est au maximum de ce qu’on peut fournir. Et que c’est déjà super.




Anna : Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose?


Je ne m’attendais pas à ce que tes questions me permettent d’aborder des sujets aussi personnels, et pas seulement de parler du média. Pour être honnête, il y a certaines auxquelles j’ai failli ne pas répondre, en me disant justement “tu es journaliste, reste dans ton rôle”! Comme s’il n’y avait qu’une seule manière d’être journaliste, d’être un.e “bon.ne” journaliste, de montrer qu’on est “sérieux.euse”. Et comme si finalement cette quête de l'objectivité journalistique” n’était pas complètement sortie de ma tête. Et en fait, je trouve super que l’interview mêle du perso et du pro: on en revient à cette notion que l’intime est décidément politique. Donc je te remercie pour tes questions, qui m’ont permis de partager davantage que ce que j’avais imaginé.


Anna : Merci à toi Jessica !





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