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  • annabreton

#Floxxi : The message (Paris/Lyon)


Changer de nom, de couleur de cheveux, de vêtements, quitter ses vieux manteaux pour devenir quelqu'un d'autre. Sortir de soi. Bien sûr que c'est une fuite devenir autre, mais c'est grisant : vivre une réalité sur l'arrête de la fiction. Pouvoir tout être, tout devenir. Et puis le film prend fin, un autre commence, suivi d'un suivant. Et alors, éventuellement, dans ce cours instant latent qu'est l'entracte, s'immisce un goût un peu amer dans la bouche et cette question : derrière tout ça, qui suis-je?


C'est alors que se pose la question de l'intime : comment être moi, être vrai.e, me réinventer sans tricher? Comment me donner aux autres sans me fuir? Et comment me raconter sans mentir?


Mathilde se raconte, elle se dessine, sans mentir. Elle raconte sa vie, ses vies, à mi-chemin entre fiction et réalité. Quoi raconter de sa vie? Et jusqu'où? Les moments les plus sombres, dont l'évocation portent les larmes aux yeux, ceux dont on a honte, qu'on fuit, faut-il les partager aussi?


La discussion avec Mathilde à été très riche, dans un café de Lyon, au milieu du bruit, une courte pause du froid glacial. On a balayé de nombreux sujets, ces derniers et puis de nombreux autres : la place de la femme dans le milieu de l'art contemporain et dans les milieux techno, l'art de la BD, l'art "légitime", de son intimité qui est politique, de comment elle tente de parler d'elle aux autres, sans être un énième personnages de sa vie.


On ne s'est pas fuit, c'était une discussion les yeux dans les yeux, douces, dense, et joyeuse.


Cherchez-vous derrière vos personnages. La fuite n'a qu'un temps, et l'intimité qu'une vérité.


Floxxi pour Radio Loubard




- Salut Mathilde, on est ravi.e.s de te rencontrer ! Est-ce que tu peux te présenter pour nos lecteurices ?


Je m’appelle Mathilde Bonin (Floxxi sur les reseaux sociaux), j’ai 23 ans actuellement et je pourrais très bientôt me dire officiellement autrice de bd. En attendant, je suis illustratrice et tatoueuse, et je travaille à côté dans un club libertin.


J’ai fait les Beaux-arts que je n’ai jamais terminé et je poste des petites bd assez intimes et souvent politiques sur les réseaux sociaux.



- Tu écris une BD sur ta vie depuis mai… Ça fait quoi de se raconter ? Qu’est-ce que ça permet ?


Mon but depuis toujours c’était de raconter des histoires, et surtout de faire de la bande-dessinée. Je rêve d’écrire de la fiction, mais j’avais la fâcheuse tendance d’avorter mes projets avant même d’avoir essayer de les mettre en page. Avec l’arrêt de mes études, la période interminable du covid et une dépression assez violente, j’étais complètement paumé. A la fois dans ma vie personnelle mais aussi dans mes projets artistiques. Ma santé mentale n’a jamais été plus catastrophique qu’en mai 2021. C’est à la suite d’une hospitalisation que j’ai commencé cette bande-dessinée, que je suis en train d’achever aujourd’hui. Je suis retombée sur des carnets de croquis/journaux intimes que je tenais quotidiennement depuis plusieurs années, et qui documentent bien mes questionnements de fin d’adolescence, mes expérimentations visuelles et narratives. Je me suis donc basé sur ces carnets pour écrire cette bd.


- Pourquoi as- tu choisi de te raconter ?


Le choix de l’autobiographie était un réel moyen de reprendre le contrôle sur ma vie, mon passé, mes pensées et en même temps de me réapproprier ma pratique artistique.

Écrire de l’autobiographie, ça a été pour moi une véritable auto-thérapie.




Le choix de l’autobiographie en tant que (jeune) femme est également politique. En 2022, on trouve encore dans certaines librairies le rayon « bd pour filles » ou « bd féminine » constituées non pas d’ouvrages DESTINÉS à un public feminins comme leurs noms l'indiquent, mais bien d’ouvrages RÉALISÉS par des femmes. (Ouvrages qui appartiennent presque toujours au genre de l’autobiographie). On compte par exemple parmi ces rayons des autrices tels que Pénélope Bagieu, Diglee, Margaux Motin (autrices d’ailleurs souvent ouvertement féministes). Comme si, la vie des femmes ne pouvait intéresser personne d'autre que d’autres femmes. Que les bd intimes écrites par des femmes était un genre de « sous bd ». Pendant ce temps, la plupart des hommes qui écrivent de l’autobiographie sont surtout des auteurs à succès (Riad Sattouf, Joann Sfar, Craig Thompson, Zep, Jean-Louis Tripp) .


Bien heureusement, cette tendance est en train de fortement changer, grâce à pleins d’autrices super qui se réapproprient ce médium.


- Tes illustrations représentent souvent des scènes simples, des dialogues où les personnages sont assis ou allongés : pourquoi ce choix de composition si sobre?


Je choisis de raconter des histoires intimes en passant par le dialogue parce que je trouve que c’est une mise en scène percutante et facile à réaliser. J’aime bien l’idée de me dessiner en train de parler avec quelqu’un (souvent le renard, qui symbolise basiquement ma conscience) comme si je parlais avec un.e ami.e.

Je dessine souvent des histoires de vie ou des réflexions assez personnelles, mais j’aiguille toujours mes choix de narrations de manière à ce qu’on puisse s’identifier à ce que je raconte. Raconter des histoires de vie, c’est un moyen super efficace pour toucher des gens ou susciter de l’empathie.


J’aborde par exemple beaucoup les questions de santé mentale ou d’addictions. Même si ce que je raconte ne pourra pas forcément être « compris » par tout le monde, j’aime penser que ça pourra aider les personnes qui se reconnaitront dans ce que je raconte, mais aussi aider certaines personnes qui ne s’y reconnaissent pas à comprendre ce type de parcours de vie.



- Qu’est-ce que tu livres de ton intimité dans cette BD, est-ce que c’est facile de choisir quoi montrer aux lecteur.ices ?


C’est très difficile de choisir ce qu’on veut divulguer de soi, jusqu'où on est prêt à se livrer. Ce qui me motive à parler de trucs très personnels et parfois assez traumatiques, c’est vraiment l’idée de pouvoir aider d’autres personnes à partir de mon parcours de vie.


Évidemment, il y a aussi de l’égo dans l’histoire. C’est quand même assez prétentieux de penser que sa petite vie pourra intéresser ou aider quelqu’un. Et c’est assez contradictoire, parce qu’en même temps je pense qu’il faut de temps en temps mettre son ego de côté quand on raconte des anecdotes de vie. Si on choisit d'être un peu objectif sur ce qu’on raconte, on est obligé d'être un peu vulnérable et de se livrer sur des trucs qui ne sont parfois pas très glorieux. Mais bon je pense que ça fait partie du jeu.


- Tu es beaucoup perçue comme une illustratrice féministe et tu m’as dit que militer dans ton art était brutalisant : est-ce que tu en viens à t’auto-censurer ?


Intime et politique sont nécessairement liés. Je me suis pas mal servi de mes expériences personnelles pour aborder le féminisme sur les réseaux sociaux. Je me considère comme étant très radicale dans mes idées, et pourtant j’ai commencé à militer sur les réseaux sociaux avec des propos très « soft » (genre le harcèlement de rue, que je pensais être un sujet à peu près compris par tout le monde). Mon but était vraiment de la vulgarisation. (En espérant pouvoir aborder des sujets un peu plus pointus par la suite.) . Malgré le peu d’abonnés que j’ai, suite à ces publications, je me suis fait énormément harceler sur instagram (par ce que je pense être des groupes d’incels) allant jusqu’à trouver mon facebook perso et celui de mes potes pour faire des montages photos dégradants. Forcément, ça m’a vachement découragé de continuer à proposer ce type de contenu.

J’imagine qu’au bout d’un moment, on passe outre les remarques blessantes mais pour l’instant ma santé mentale est trop fragile pour les vagues de haine. Je voue un respect infinis aux militantes et artistes d’internet et j'espère un jour avoir le courage de proposer le même type de contenu qu’elles (je pense par exemple à Aboutevie, Irenevrose, Bagarre Erotique…).



- Tu m’as dit ressentir une dissonance entre l’art considéré comme « légitime » dans tes études et l’illustration : pourquoi avoir choisi la BD ?


Quand j’étais aux Beaux-arts, l’illustration et la bd n’étaient pas très bien considérés. Quand je présentais mes images et mes textes intimistes aux profs, on m’a souvent fait le reproche d'être « trop littéral ». Faire de l’art littéral, pour moi ce n’est pas une insulte. C’est seulement faire de l’art qui est accessible à tout le monde, de l’art qui n’a pas besoin de longs cartels explicatifs. J’aime l’art contemporain plus que tout, mais je le trouve excessivement élitiste. J’ai envie que des gens qui n’ont pas fait des études d’arts puissent comprendre mon travail. Que mes potes, que mes parents, que mes grands parents puissent comprendre ce que je fais.


- Est-ce que dans cette démarche de rendre l’art accessible tu fais attention aux prix ?


C’est en ce sens là que je trouve que la bd est un médium particulièrement intéressant. Acheter un livre, c’est globalement dans le budget de tout le monde. ça permet à des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter de l’Art de détenir quand même une œuvre à part entière, un petit bout de l’intimité et du cerveau d’un.e auteurice.


Quand je vends mon travail artistique (que ce soit des prints, des vêtements et bientôt ma bd) j’essaye toujours de me poser la question de si moi, avec le budget d’une personne de 23 ans, je pourrais l’acheter. J’ai vraiment voulu que mon art soit accessible sur tous les niveaux: intellectuellement comme financièrement. Je pense qu’on oublie beaucoup trop que l’art c’est avant tout du divertissement.


- Tu as pas mal côtoyé le monde techno, qu’est-ce tu en as pensé en tant qu'artiste féminine ?


Quand j’ai commencé à monétiser mon travail, c’était pour le milieu de la techno. Je suis une énorme fan de ce style de musique et également une énorme fêtarde, alors j’étais très contente de pouvoir me lier à cet univers. J’ai commencé mon entrée dans le monde du travail en faisant des affiches pour des soirées dans lesquelles je n’avais pas encore le droit de rentrer, parce que je n’étais pas majeur à l’époque.


J’ai en même temps découvert malgré moi les joies du sexisme. Le milieu de la techno, surtout en 2015, était géré par des mecs. On avait pas encore entendu parlé de « me too » ou « balance ton porc ». Les hommes se permettent beaucoup de trop de choses sans jamais recevoir la conséquence de leurs actes (surtout avec des femmes parfois 10 ans plus jeunes qu’eux).


Aujourd’hui, ce milieu me semble être en pleine évolution. J’ai l’impression que les personnes queer s’emparent doucement de cet univers, et c’est pour le mieux. De plus en plus de jeunes collectifs émergent, avec l’envie de repolitiser la fête et de libérer la parole sur les questions d’identité de genre, de sexualité et de sexisme.


- Tu tatoues aussi : est-ce que tu peux parler de ton futur projet ?


Depuis presque un an, je me suis sérieusement mise au tatouage. Pour l’instant, je tatoue principalement mes illustrations (et j’adore ça). Mais en tatouant, je me suis questionnée sur cette pratique, et surtout sur son potentiel magique et thérapeutique. Je baigne dans l'ésotérisme depuis toujours, et la pratique du tatouage me semble posséder un potentiel symbolique et magique incroyable: la proximité des corps, le fait d'apposer une marque éternellement, l’encre, le sang, la douleur…


J’aimerais proposer, plus tard, des rendez-vous « rituels »: commencer le rendez-vous par une longue discussion, éventuellement un tirage de carte pour évoquer des intentions à émettre pour sa vie future ou des questionnements vis-à-vis de traumas passés. A partir de là, dessiner ensemble une sorte de sigil, de talisman qui pourrait « sceller » dans la peau cette question, ce trauma, cette intention, de manière à ce qu’elle puisse accompagner la personne qui le porte toute sa vie.


3 sons à faire découvrir?


-Teenage riot, des Sonic youth qui est un de mes morceaux préférés de tout le temps, un énorme classique par un des groupes de rock qui a le plus influencé ma vie.


-Genesis de Grimes, qui est aussi un de mes morceaux préférés de tous les temps, un méga classique aussi ultra pop et féérique.


-Breathe de Pale Blue, un morceau que j’ai poncé durant toute la réalisation de ma bd, entre techno et dream pop.


Et tu aurais 3 artistes à nous faire découvrir?


Satoshi Kon, mon réalisateur préféré de tous les temps, qui a réalisé 4 films d’animations incroyables et une série. C’est de très loin ma plus grosse influence et bien que ce soit très classique, je conseille à tout le monde de visionner ses œuvres.


Simon Hanselmann, un auteur.e de bd queer à l’origine de la série « megd, mogg & owl ». Qui est aussi une de mes énormes influences. C’est assez trash avec un humour très noir et piquant mais ça aborde très bien les questions d’identité de genre et de santé mentale.


Encore un énorme classique mais vraiment incontourbale, Virginie Despentes qui n’a écrit que des chef d’oeuvres. Je recommande fortement sans grandes surprises King Kong theorie, bouquin assez court mais dense de theorie feministe, et Smell like teen spirit, roman un peu plus leger mais très drole et politique, super pour les peronnes qui veulent se (re)mettrent à lire.


- Merci Mathilde, c'était super de parler avec toi!


Merci à toi!



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