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Latessita : The Message (Paris/Mexique)


“Construire des ponts”, quelle belle façon que d’appréhender l’art. Construire des ponts, entre des identités, des communautés, des figures et des corps, tisser des liens entre ces innombrables facettes qui forment un tout? Qui constituent toutes, mises bout à bout, notre visage. Se reconnaître, dans un ensemble d’identités, ou comprendre l’autre, dans une mise en scène des corps et des couleurs.


Se faire comprendre et faire comprendre, à travers la création: ce va et vient si nécessaire, qui donne une accessibilité toute particulière à des réflexions politiques, abordées par la forme et la couleur.


Le travail de La Tessita à très vite attiré mon attention : il est coloré, minutieux, très fort par l’importance qui est consacrée aux regards et aux mains. Ce sont ces regards, qui fondamentaux dans l’art et dans la représentation des femmes dans celui-ci qui m’ont frappés. Mélangeant photo argentique, tissus, peinture, maquillage, et décors, tout est signé par l’artiste.


Nommer et représenter pour faire exister. Montrer ce qui à été invisibilisé si longtemps, ces corps et ces histoires qui font partie des grands oubliés, des colonisés, des évincés, des discriminés… Cette tâche à laquelle s’attelle aussi La Tessita, de rendre visible l’invisible, de tenter de déjouer la culture visuelle dominante, de la déconstruire et d’en inventer d’autres.


Son univers est éminemment politique : tous les projets amène une piste de réflexion, tant dans la forme que dans le fond : rien n’est gratuit ou vide de sens. Le dialogue entre le politique et l'intériorité de Tessa est palpable et c’est ce qui rend selon moi son travail si beau et personnel.


L’influence très forte du Mexique dans ses créations, leur donne une pâte très particulière : pleines de couleurs vibrantes, d’éléments culturels, historiques mexicains.


Un art qui vient représenter, illustrer, dénoncer : faire des ponts entre ces identités, entre ces communautés minoritaires et entamer un dialogue, recréer une grande fresque des identités oubliées.


Latessita pour Radio Loubard



On s’est retrouvées le soir, au fond d’un bar un peu bondé dans le froid de novembre, les passants qui parlaient fort partout autour. On a discuté d’art, de politique, d’identités et de notre génération qui remplit d’espoir. On avait les mains gelées, mais ça nous a réchauffé le coeur!


Anna : Coucou Tessa, Est-ce que tu pourrais te présenter ?


Je m’appelle Tessa et mon nom d’artiste c’est "La Tessita". J’ai 22 ans, je suis en M2 d’art contemporain et sciences humaines. L’année dernière j’étais en double master art plastique et études de genre. Je suis artiste plasticienne et activiste : féministe intersectionnelle et décoloniale. Mon signe astrologique c’est vierge!


Anna: Ça m'étonne si peu!


(rires)


Quand est-ce que t’as commencé la photo ou l’art en général?


Tessa: J’ai toujours créé, sans prétention, (rires) mais ma mère me raconte que j’ai toujours créé avec n'importe quoi. Ça a été une évidence pour moi de choisir l’art dans mon cursus scolaire : j’ai toujours eu mon univers. Quand j’étais plus petite, j’ai été harcelée scolairement et l'art est devenu un moyen de communiquer mes émotions, d’avoir un monde à moi. Mon art aujourd’hui c’est de “l’artivisme”, c'est-à-dire que ça lie des sujets politiques à mes créations. Je ne pourrais pas faire d’art purement esthétique.




Anna : Pourquoi ces enjeux politiques sont-ils si fondamentaux pour toi?


Tessa : Mon travail provient de mon prisme, de ma subjectivité et donc ça parle forcément de questions identitaires qui me sont propres : de ma condition de femme, métisse, racisée (d’être une femme latina en France), bisexuelle... Ce ne sont que des identités qui s’inscrivent dans des minorités, profondément politiques. Mon expérience se retranscrit beaucoup dans mon travail plastique, puisque c’est assez autoportratif et communautaire (communautés queer, féministe, racisée, latina…).


Anna: Est-ce que tu pourrais me donner des mots qui définissent ton style, l’esprit avec lequel tu fais tes photos ?


Tessa: Je dirais “mexicanité”, “communauté” et “syncrétisme”, dans le sens où je mélange beaucoup de choses dans mon travail plastique, que ce soit par mon métissage franco-mexicain ou par les différentes communautés auxquelles j’appartiens : j’essaie de créer des ponts et des liens entre ces différentes identités.



Anna: Toi qui est très engagée dans les luttes féministes, radicales, inclusives, intersectionnelles, est-ce que tu dirais que ton art est un outil de lutte?


Tessa: Je pense que oui. C’est déjà une façon de communiquer mes émotions : je me suis formée avec cet outil de communication. C’est une façon de communiquer de moi avec moi-même, mais aussi avec les autres. Aujourd’hui, le militantisme passe aussi par les réseaux sociaux qu’on le veuille ou non : pour se rassembler, s’organiser, se mobiliser. Il y a un côté « commercial » où il faut donner envie aux gens de se déplacer, par des textes ou des visuels. L’art c’est un très bon outil pour mobiliser les gens et les informer. Les médias étant tenus majoritairement par des hommes blanc, cisgenre et héterosexuels, ils ne relaient pas forcément les discriminations que subissent les minorités de genre ou les mobilisations qu’on organise. Je trouve ça génial que notre génération puisse lier art et activisme et déployer des moyens de communication artistiques.


Anna: Tu dirais que c’est un effet générationnel de notre jeunesse?


Tessa: Je pense que ça s’est d’autant plus popularisé, dans le sens où grâce aux réseaux, on peut partager beaucoup d'outils, techniques ou savoirs, plus facilement. Et comme on se disait avant, même si ça présente des désavantages, c’est aussi un très bon outil pour transmettre, parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas se déplacer, pour des raisons géographiques ou de handicap… Les réseaux ça demeure un espace pour vulgariser les textes peu accessibles, transmettre les savoirs autour du militantisme et réunir.






Anna: Comment es-tu rentrée dans ces luttes militantes ?


Tessa: J’y ai un peu toujours été. Quand j’avais trois ans, ma mère nous emmenait, avec ma soeur, dans des rassemblements zapatistes, indépendantistes mexicains en poussette. Ces revendications me viennent de ma mère, qui m’a élevée seule, tout comme l’importance de se manifester devant une injustice. Pour le milieu féministe parisien c’était surtout par ma soeur, des ami.e.s et par les réseaux, notamment avec les collages…


Anna: Est-ce que la photo te permet d’extérioriser une colère, une souffrance, qui provient de toutes tes identités discriminées?


Tessa: J’ai beaucoup de mal à mettre des mots sur mes émotions, ce que je ressens. La peinture et la photographie me permettent d’exprimer plus facilement ce qui me traverse, sans que ce soit forcément conscient, parfois je m’en rends compte après-coup : c’est vraiment un outil de communication qui m’est fondamental.




Anna: Tu fais aussi un art plastique, est-ce que tu pourrais m’en parler? Est-ce que c’est une démarche différente pour toi?


Est-ce que tu le visibilises autant que ton travail photographique ?


Tessa: Mes photos ne sont faites qu’à l’argentique et elles sont aussi militantes. Mes photos de manifestation dont plus de la documentation de nos luttes et pour marquer le souvenir aussi. C’est souvent associé à des instants joyeux avec des ami.e.s. C’est également un témoignage et une transmission des luttes. Il me semble que j’appréhende mes photos de manière plus plastique et esthétique que du photojournalisme ou une simple documentation. L’argentique donne une matérialité qui est très différente du numérique : ne pas avoir tes images tout de suite, devoir attendre de développer ta pellicule, la modifier chimiquement avant le scan…Ça fait partie de mon militantisme. Les manifestations sont souvent des moments très angoissants: avec la police, les bruits, les odeurs, se faire gazer, nasser (encercler par les keufs)... L’argentique permet un temps de repos avant de se repencher sur les photos et les retoucher. Ça m'impose un temps de repos que la photo numérique ne donne pas. C’est une forme de care, aussi.


Je suis très critique avec ce que je fais, j’ai du mal à aimer ce que je produis, à me dire que c’est terminé. J’ai plus de mal à publier mon travail plastique (peinture, sculpture, collages, installations), parce que je donne plus de moi-même, de mon intimité. Mes toiles je les recommence souvent 4 fois, c’est beaucoup plus long à produire. J’ai un confort, une confiance plus évidente avec les photos, parce que j’en fais et publie depuis longtemps, je livre moins de moi et je sais que ça plait souvent.


J’ai vraiment du mal à montrer des peintures, qui sont souvent des autoportraits ou des portraits de gens proches de moi : c’est une vulnérabilité très forte. J’ai toujours considéré le relèvement de ses émotions comme une forme de faiblesse de par ma construction en tant qu’enfant, et j’essaie de travailler là-dessus, mais ça reste compliqué!






Anna: Quelles sont les causes ou les identités qui sont le plus importantes à visibiliser selon toi?


Tessa: Je sais pas si je pourrais établir de hiérarchie. Toutes les luttes sont importantes : celle contre le patriarcat, contre le validisme, pour le droit des personnes queers, exilées, racisées. Toutes n’ont pas la même visibilité et le contexte parisien féministe est tout de même majoritairement dominé par des femmes cisgenre et blanches. Mais ce sont toutes des luttes qui sont liées et ça me semble important d’écouter les concerné.e.s (migrant.e.s, exilé.e.s, personnes handicapé.e.s, minorités de genre…) : les écouter, leur donner des lieux où s’écouter entre elles. Je pense qu’il est très important de créer ces lieux.


Anna: Est-ce que tu vises un public en particulier?


Tessa : Je vise les communautés auxquelles j'appartiens et dont je parle dans mon travail de création. Après c’est aussi une réflexion qui traite de l’appréhension des personnes au sein de ces communautés-là et ça me touche quand des gens extérieurs aux communautés apprécient mon travail et me disent que ça les as éveillé.e.s sur des aspects qu’iels n’avaient jamais pris en compte : ça compte si ça peut être un outil de sensibilisation politique aussi. Je cherche beaucoup à faire un travail de représentation: comme mes sœurs et adelphes latinas qui ont grandi en France, on a grandi sans représentation, que ce soit dans les dessins animés, séries, films ou les livres. Donner des représentations pour la génération future, ça compte beaucoup pour moi. Cela permet de mieux connaître nos cultures et de déconstruire des stéréotypes raciaux autour de nous. Si on ne nomme pas quelque chose et qu’on ne le représente pas, ça n’existe pas. Il en va de même pour les personnes queers : je n’avais jamais vu personnellement de représentations de personnes non binaires ou bi par exemple dans des séries ou des films. Si on avait eu ça, on aurait pu réaliser certaines choses plus vite et se construire sans l’injonction à la binarité de genre ou hétérosexualité …




Anna: Qu’est ce que tu donnes de toi et de ton intimité dans tes productions artistiques?


Tessa: Je ne sais pas bien où est ma limite... J’essaie de ne pas en placer. Après-coup, une fois l'œuvre finie, je me dis “Est-ce que j’ai envie de montrer tout ça?”. Il y a des choses qui sont trop intimes pour être dévoilées.


Anna: Les regards ont l’air centraux dans tes œuvres, pourquoi? Les mains aussi, le contact?


Les émotions et l’amour que je ressens passent beaucoup par les regards, par le toucher : par les sens, les actions plutôt que par les mots. Je me suis rendue compte assez récemment qu’il y avait un vrai focus sur la et le regardé.e, la et le regardant.e, et les mains qui se touchent… Montrer son amour au travers des gestes et non pas des mots.


Anna : Et est-ce que tu crois que c’est aussi lié à la représentaiton de la figure de la femme dans l’art, qui a beacoup été regardée sans pouvoir se regarder elle-même?


Tessa : Oui, en travaillant sur la représentation, je travaille aussi autour du male gaze et du female gaze. Le male gaze c’est un regard sur-sexualisant d’homme sur les femmes et les minorités de genre, mais c’est aussi un regard d’homme blanc, très colonial, fétichisant et validiste. Je me questionne beaucoup sur qui regarde et qui est regardé. C’est très central dans mon travail : c’est une question fondamentale dans l’art, le regard. Les yeux d’un “non mec, cisgenre blanc” c’est ça qui m’intéresse. (rires). C’est des représentations qui sont rares. Même les femmes ont assimilé le male gaze. On doit toustes tenter de déconstruire ce regarde de colonial male gaze qu’on a intégré.e.s.


J’essaie que mes modèles se sentent safe, d’avoir un temps d’échange avec elleux : les shoots c’est toujours un temps d’échange.





Anna: Quel importance a le Mexique dans tes créations et tes photos?


Tessa: J’ai une histoire familiale très compliquée, comme beaucoup de personnes latin@s. J’ai grandi en France, mon père est mexicain. J’adore le Mexique, ça me manque et ma famille aussi, et même dans la création je ressens le besoin d’ y retourner. Mon travail très centré autour de la question de l'autoportrait, très identitaire, me pousse à vouloir y retourner. Même si je n’y ai pas grandi, mon travail y fait sans cesse référence : c’est un univers très coloré, très saturé, avec des éléments culturels, spirituels et traditionnels mexicains et aussi des peuples Mexica, zapoteques, olmeques, mais également des éléments des luttes féministes, decoloniales, zapatistes actuelles. Même sans le vouloir, j’y reviens toujours, par des références historiques, culturelles ou plastiques.




Anna: Est-ce que la photo est un moyen qui semble particulièrement accessible : c’est un instant que tu arrêtes, ancré dans le réel… Penses-tu que ce soit un moyen artistique moins hermétique que les autres?


Tessa: Cette question est passionnante et vaste… On vit dans une société qui se caractérise par une consommation d’images de masse, par les réseaux sociaux ou autre. Ça pose la question de la technicité, de l’outil : quelle est la valeur de la photo maintenant qu’on en fait des milliers? Qu’est-ce qui différencie une œuvre d’une photo lambda?


Anna : Qu’est-ce que l’art finalement?


(rires)


Tessa : C’est ça! C’est pour ça que l’argentique me convient le plus, par le procédé plus long, plus complexe, plus cher… On crée l’image, c’est plus d’investissement, c’est une composition : la luminosité, la mise en scène… C’est peindre avec de la lumière au travers d’un appareil. J’accorde plus de valeur artistique à mes créations ou photos aux démarches plus complexes. Les shootings où j’ai tout pensé, c’est mes préférés: penser le décor, la lumières, les modèles, les maquillages des modèles, coudre les accessoires.




Anna : Qu’est-ce qui te donne de l’espoir?


Tessa : Je t’ai dit que j’avais du mal à communiquer mes émotions! (rires) Je dirais l’adelphité, notre génération et les liens qu’on tisse entre nous et la créativité. Dans nos milieux, on partage et on transmet beaucoup de choses et ça fait chaud au cœur. Prendre soin les un.es des autres, c’est aussi une façon d’aimer et de relationner.


Anna: Comment tu conçois la suite de la lutte et avec quels moyens d’actions?


Tessa: Je pense qu’en militant, on arrive toujours à un moment où on bute, burn out. Plus il y a des nouvelles personnes, plus il y a des esprits neufs et pleins d'énergie : leur laisser de la place et prendre le temps de transmettre nos idées parce que personne n’est totalement déconstruit : on doit se corriger mais rester ouvert en étant à l’écoute et en communiquant, sans la technique perpétuelle de call out par exemple.


Anna: Quelle est la place de l’art et de la création dans la suite de la lutte selon toi?


Tessa: Selon moi c’est primordial : c’est mon moyen de lutter, un moyen de communication, de démocratisation. Dans nos communautés féministes il y a un aspect très éliste, classiste, aussi blanc et bourgeois, propre à Paris et à la France, et c’est important de rendre nos luttes accéssibles et de ne pas rester cloitrés dans ces sphères. Je pense que l’art est un outil important pour ça. C’est aussi une forme de thérapie, care pour moi, c’est prendre du temps pour moi, ce qui est aussi important quand on milite!




Anna : Tu aurais deux trois artistes à nous conseiller?


Tessa : Sashenka Gutierrez et Dorian Ulises Lopez Macias, une et un photographe mexicain.e, que j’aime beaucoup.


Je dirais aussi Zanele Muholi, un.e artiste non-binaire sud-africain.e qui représente beacoup de moments de douceurs entre personnes queer racisé.es, notament lesbiennes, pas forcément dans cette esthétique trash et revendicative qu’on a beaucoup l’habitude de voir : ça fait du bien aussi.


Anna : 2 ou 3 sons?


Tessa: Cancion sin miedo, une hyme féministe mexicaine qui me fait pleurer à chaque fois, Show Me Love de Lala &ce et Solita de Kali Uchis.


Anna : Merci Tessa, c’était très intéressant.


Tessa: Avec plaisir! Merci à toi !











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