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#MerlinFerret : The Message (Paris)

Une porte qui claque, une vie qui se brise, un corps qui s’effondre. Une bombe qui explose, du sang, des cris, des instants soudains, que l’on attend pas. Des gifles, des flottements d’existences qui sont pendus à une histoire qui les dépassent. Un tournant, un "après", comment l’habiter?

Comment évoluer dans ce vide, cette exposion absurde, d’une violence incongrue, d’un rythme qui brise tout? C'est une note dissonante qui érafle tout, un fracas absurde, et lorsqu'on l'observe, comme se placer?

C’est ce « boom », ce face à face qui fascine Merlin : comprendre pourquoi tout explose. Son approche sensible passe par des individualités, des histoires et des peines intimes, qui mis bout à bout donne une histoire plus vaste, celle d'un conflit global composé de corps anonymes.


Appréhender la violence au travers des corps qui en souffrent, l'archiver pour qu'on ne l'oublie pas. On a parlé de l'importance du regard que l'on pose sur le monde, sur sa façon de considérer la photo, l'écriture et les rencontres du métiers, de la peur d'oublier, l'importance de marquer l'histoire des histoires des vies, de se protéger devant l'observation de tant de violence. Et puis comment revenir après tout ça.



Revenir pour repartir si l'on en croit Merlin.



"Lorsque tu le sens dans tes tripes, alors il faut y aller"





Merlin Ferret pour Radio Loubard





Anna : Salut Merlin ! On est trop content.e.s de t’avoir ici avec nous! Est-ce que tu pourrais te présenter un peu ? Merlin : Salut ! Très content également de partager ce moment avec vous. J’ai 22 ans, je travaille l’image depuis plusieurs années, aussi bien en video qu’en photo. J’aime avoir une liberté de mouvement, ce qui m’amène à parfois partir sur des coups de tête et travailler sur des sujets à l’étrangers mais également en France !

- Comment est-ce que tu as commencé la photo? Merlin : J’ai commencé à toucher à l’image en filmant mes potes, nos conneries en soirée ou en skate. Puis quand j’ai commencé à voyager j’ai compris mon attachement pour le reportage et le documentaire. De là j’ai toujours eu un boitier quelconque pour capter ce qui se passe autour de moi. J’ai construit mon image par mes rencontres et mon entourage également. Je ne suis pas passé par des études supérieures jusqu’à présent donc j’évolue en autodidacte. Un grand merci à mes proches, mes parents qui me laissent évoluer librement (rires) !


Anna : C’est une vaste liberté… Tu ne te perds pas dedans? (rires) Merlin : Parfois oui d’autre fois non mais il est bon de se perdre de temps en temps. Jusqu’à présent j’ai su prendre des décisions que j’assume sans regrets et j’en suis ravi car cette liberté de décisions ouvre sans cesse de merveilleuses portes (rires). Anna : Tu te dirais plutôt une veine photo-journalistique?

Merlin : Oui, par certains sujets, mais j’essaie de m’en détacher. Tout cela reste récent mais j’espère pouvoir amener une image qui ne s’encre pas forcément dans une formalité journalistique. J’ai avant tout été inspiré par le monde du cinéma avec des réalisateurs tels que Kassovit, Wes Anderson, Tim Burton, Fincher ou encore Cuaron. Il y a aussi des Chef Op que je pourrais citer ou encore des réalisations dans le monde du docu et du reportage, sur des sujets tels que les mouvements sociaux ou à une autre échelle les zones de conflits. Ce sont des sujets qui me passionnent par mon attachement à certaines passes de l’Histoire, certaines régions géographiques et certains enjeux géopolitiques.


Anna : Pourquoi cet intérêt pour le conflit ? Qu’est-ce qui te travaille autant dedans ? Merlin : C’est un cheminement en construction mais c'est un moment charnière de l’Histoire en fonction des répercussions du conflit dont il est question. C'est une période durant laquelle a lieu la naissance, mais aussi la mort d’enjeux sociaux, de frontières, de nouveaux aspects géopolitiques ou bien encore de courants de pensées. Tout cela affecte la populations et il me semble nécessaire d’en parler. J’ai ce souvenir d’enfance durant lequel mon grand père pleurait devant un documentaire concernant un conflit (WW2 ouAlgérie, je ne sais plus) et moi me questionnant sans avoir pu poser la question du "pourquoi ces larmes?". Je pense que c’est devenu un facteur moteur aujourd’hui qui me pousse à aller voir ce qui se trame, ce qui se joue sur place. En comprendre les retombées, les conséquences chez les personnes touchées par cette situation. Et pouvoir le montrer, en parler, capter ces instants afin de le partager et ne pas oublier.



Anna : Tu as récemment été aux frontières de l’Ukraine: comment as- tu traité ce sujet ? Dans sa globalité ou aux travers d’histoires intimes individuelles? Merlin : J’ai axé ce premier départ de Lviv à Paris et passant par la Pologne. Pour le moment j’ai traité de l’exode de la population mais c’est encore très récent donc il compliqué de m’avancer dessus.

Anna : Est-ce que le fait de te rendre sur les lieux te permet de rendre les conflits plus concrets? Merlin : Ça me permet de rendre le conflit plus concret oui. Je peux ainsi en parler plus justement. Cela me semble essentiel car dans tous les cas je ne me vois pas le traiter autrement. Anna : Et comment tu te protèges aussi de toutes ces choses que tu vois? Merlin : Il est parfois compliqué de s’en protéger. Pour moi et je ne pense pas être le seul en disant cela, le retour est le plus compliqué. Tu laisses derrière toi des lieux, des personnes avec lesquels tu as noué des liens et cela peu créer pour ma part un sentiment d’abandon, qu’il soit justifiable ou non. Tu prends aussi conscience des privilèges de pouvoir quitter facilement des situations tendues que de nombreuses personnes vivent au quotidien et auxquelles i.elles ne peuvent pas échapper. Mais on en parle, que ce soit avec l’entourage ou les collègues. On garde un pied dedans avec nos contacts sur place et le fait de montrer et partager notre travail concernant la situation permet d’évacuer et d’accepter beaucoup de ces sentiments qui pourraient ronger le mental.

Anna : Pas facile le retour à Paris j’imagine … J’ai vu que tu avais aussi couvert beaucoup de manifestations de gauche ? Pourquoi ça te paraît important ? Merlin : Oui en effet, ce sont des luttes qui me tiennent à coeur car j’y vois des volontés de déconstruire et de changer des moeurs qui me semble n’avoir plus lieu d’être. Puis mon entourage et mes convictions se retrouvent souvent dans les différentes thématiques abordés, alors implicitement ces sujets me tiennent à coeur !



Anna : Tu préfères prendre des photos sur le vif ? Ou alors tu aimes faire poser tes sujets? Merlin : Tous cela dépend des situations, du contexte et des sujets mais globalement ce sont des images capturées dans le vif des événements. Capter la réalité présente: c'est surtout cela qui m'intéresse. Anna : Lorsque tu prends des portraits, est-ce qu’il y a toujours un temps d’échange avant, pour capter cette intimité dont tu parlais ? Est-ce que tu vois une différence avec un portrait d’une personne inconnue et d’une personne qui t’a parlé? Merlin : Parfois je peux prendre la photo d’une personne après avoir parlé deux jours avec elle, d’autres fois, la photo s’installe dans un premier temps et ne donne pas suite à la conversation. Mais j’aime pouvoir échanger avec la personne que je photographie, pas tant pour le résultat de la photo en elle-même que pour le lien que je vais garder avec elle. J’aime me dire que la personne que je viens de photographier, je la connais un tant soit peu.




Anna: Est-ce que tu te projettes toujours dans les sujets que tu photographies?


Merlin : Oui, tous les sujets que je traite je le fait avec passion. J’ai envie d’y mettre de ma personne et cela doit être une forme de projection (rire). Ensuite, je différencie mon taff "alimentaire" et celui qui m’est passionnel mais généralement même en "alimentaire" ce sont des projets que j’aime porter. Anna : Tu t’es politisé quand et comment ? Merlin : J’ai eu un moment un peu de creux dans mes années lycée suite à certains événements. Je me suis retrouvé isolé de ce que je connaissais habituellement, mais c'était un mal pour un bien, et cela m’a permit de me recentrer sur moi même. J’ai grandi en campagne où la question de politisation ne se posait pas dans mon entourage, encore moins à notre âge. Ma famille ne m’a jamais vraiment influencé sur les questions politiques et c’est donc à ce moment-là que je me suis ouvert à toutes ces problématiques, ces sujets que je ne n’aurais pas abordé autrement. Peu de temps après, le mouvement des Gilets Jaunes est survenu. Je suis descendu dans la rue car j’entendais beaucoup de critiques très peu constructives que j’ai souhaité soumettre à mon propre jugement. Je construisais encore à ce moment là mes options, mes valeurs politiques et je suis descendu avec mon appareil pour en quelque sorte justifier ma présence et comprendre ce qui était en train de se jouer dans cette émulsion populaire.


Anna : Est-ce que tu as l’impression d’appréhender tes sujets à photographier et notamment les conflits depuis que tu t’es politisé? Merlin: Oui, ça modifie le rapport aux choses et aux gens : ça donne une autre résonance et une autre appréhension des sujets. Cela dit il faut savoir mettre ses convictions de coté afin d’avoir du recul et de ne pas porter un jugement biaisé sur la situation. Anna : Est-ce que tu te poses la question de ton regard ? De ce que tu apportes ? Merlin : Bien sûr, ce sont des questions qu’on évoque souvent entre collègues surtout sur le terrain. Quand il y beaucoup presse, comment se placer ? Est-ce que ma ou notre présence est vraiment utile ? Est-ce ta photo va avoir un réel impact ? La question du regard elle est compliquée, elle relève aussi d’un cheminement personnel qui je pense sera toujours présent au long d’une vie. Aujourd’hui, quand il se passe quelque chose et que ça me travaille le corps, j’y vais. Qu’importe la portée de mon image, le nombre de journalistes et photographes sur place, je me dois de le faire. Cela permet aussi une pluralité des regards. Il faut simplement savoir s’écouter et écouter le sujet. Ensuite cela pose la question éthique qui est propre à chacun.e de comment traiter un sujet mais c’est encore une autre question …



Anna : Dans les cercles de gauche, la question de la « parole aux concerné.e.s est importante : comment tu te positionnes par rapport à tout cela? Est-ce qu’on a vraiment encore besoin de tous les regards? Merlin : La question se pose … Des militantes féministes au chili m’ont accordé le fait de les suivre, et ça a soulevé beaucoup de questions en étant un homme cis blanc européen : parfois je n’ai prit aucunes images pendant 2 jours car je n’ai pas senti ma présence ou mon image nécessaire mais je me suis senti très redevable de la confiance qu’elles m’ont accordé. On peut dire que j’n’ai pas souhaité prendre plus d’importance à ce moment là et cela me convenait très bien car d’autres étaient plus à même de mieux en parler que moi. Anna : Tu m’as parlé du travail d’écriture que tu réalises… Ça vient d’où ? Depuis quand? Merlin : L’écriture me vient depuis pas longtemps dans mon travail mais était déjà présent dans ma vie personnelle. Ce n’est que depuis quelques temps que je me rends peu à peu compte du poids des mots et à quel point ce médium est tout aussi important que celui de l’image. De plus il est parfois compliqué ou impossible de photographier une scène et les mots sont alors là pour d’écrire bien plus justement ce qui se passe autour de soi.

Anna : Est-ce qu'écrire te permets aussi de procéder les choses que tu vois dans des zones de grandes violences où tu es témoin d'une grande détresse? Merlin : Ça permet de procéder les images que je vois, que je vis. Pour exemple, il y a cette scène dans une auberge ou de nombreux réfugiés ukrainiens on trouvé asile. Je me rends dans la douche commune, il y a l’eau qui coule, la chaleur qui en émane donne déjà un ton pesant et bruyant à la scène. Et au milieu de cela il y a les pleurs d’un enfant qui résonnent sous le vacarme de l’eau. Son père qui lui susurre des mots pour le réconforter mais ses sanglots s’amplifient. Ce moment qui pourrait passer comme anecdotique alors que des bombes pleuvent plus loin dans le pays m’a pourtant paru comme étant extrêmement violent. Tu es là, au plus proche de l’intime de ces personnes qui ont fuit la guerre et en effet l’écriture s’impose pour l’expliquer et faire comprendre cette violence vécu.

Anna : Est-ce que tu as peur de l’oubli? Merlin : Je n’ai pas peur de l’oubli, mais j’ai une mémoire qui est bancale et la photographie me permet d’ancrer ce que je vois ou ce que je ressens avec l’écrit. Je me rappelle de scènes parce que j’ai déclenché à ces instants là. Tu figes ces moments et cela en devient une photo mais également un souvenir que je conserve bien plus facilement. De plus, cela lance le sujet d’une mémoire commune, dont l’histoire doit être contée et partagée. Car ce souvenir que tu viens de capter en photo tu peux le transmettre dans le temps et il n’y rien de plus beau et d’important que quelque chose qui traverse les âges et qui touchera les générations à venir. D’un côté personnel cela te permet de laisser également une partie de soi et de perdurer. Oui, c’est de l’égo sans être du narcissisme ! (Rires)

Mais au de là de ça, tu photographie des parties de l’Histoire qui contribueront au devoir de mémoire. Chose qui me semble être d’une très grande nécessité … Voilà ! (Rires)

Anna : Est-ce que tu aurais autre chose à rajouter ? Merlin : Oui ! On a vu beaucoup de messages ces derniers temps avec le conflit qui se déroule en Ukraine tel que, grossièrement résumé : “vous êtes jeunes, vous avez peu d’expériences, vous n’avez rien à faire ici, etc”. Des messages écrits part des membres de la professions très souvent tenu de manière moralisatrice et décisionnaire de qui doit ou ne doit pas être sur le terrain, alors que je n’ai pas croisé une seule personne sur place qui n’ai pas conscientisé sa présence et son travail (ainsi que les conséquences de ses décisions). Il faut bien prendre la température à un moment ou un autre, en restant bien évidemment conscient de ce que cela implique, mais ces propos tenus ne sont pas constructifs et semblent inconsciemment vouloir préserver la place des personnes qui les tiennent. Alors si c’est une simple frustration de voir une nouvelle génération arriver petit à petit et une peur de ne pas savoir s’adapter à cette situation et à l’évolution du métier, je pense qu’il serait bon de s’abstenir de ces commentaires. Je ne dis pas d’encourager la venue de personnes avec peu d’expérience en zone de risques, ou aucune expérience en zone de guerre, mais simplement proposer au minimum des conseils et un accompagnement comme certain.es l’on très justement fait ! Et je pense également à certaines de mes collègues à qui on a mis des battons dans les roues, de part leur sexe et leur âge sans prendre compte de leur expérience. Des actes sexistes venant de la part d’hommes comme de femmes issues de la profession. Cela est triste de le constater surtout dans ces temps de déconstruction et de recherche de l’égalité homme/femme. Comment parler avec justesse de ces problématique si les personnes travaillant dessus le font subir ou pire encore le subisse ?




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