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  • annabreton

#Nanténé : The Message (Paris)

J'ai peur de poser des mots sur Nanténé, tant il les pose joliment lui-même. Comment écrire les gens qui s'écrivent si bien eux-mêmes? Il y a dans la poésie de Nanténé l'image d'une peau à vif, éccorchée, ces mots qui coupent, tellement intimes et pourtant si étrangement doux et parlants. Il m'a demandé comment je décrirais ses photos et j'ai dis ça, "doux". Il m'a dit qu'il avait eu du mal à accepter que l'on qualifie son art de "doux", tant cela ne lui ressemblait pas. C'est vrai, Nanténé ne m'a pas paru spécialement doux : il est agité, dans une ébullition de pensées et d'images, de processus de créations, de questionnements, pour trouver la justesse et l'humanité dans son travail. La discussion est allée là où on ne l'attendait pas, et c'était agréable de se laisser surprendre, de parler librement de sujets assez intimes. Mais Nanténé fait-il jamais autre chose que parler d'intimité ?


Mais qu'est-ce que son intimité à soi et celles des autres lorsque son travail est justement de l'exhiber? Comment jongler entre toutes les intimités des autres qui lui sont confiées?


Je crois que c'était un des interviews qui m'a le plus touchée, par tout ce qui a été dit et traversé. Les mots de nanténé sont d'une justesse troublante. Ecrire pour se souvenir, pour rendre hommage aux mots, pour célébrer la vie, pour émouvoir : "C'est très facile de choquer, c'est difficile de toucher".


Je me suis beaucoup retrouvée en lui et la façon dont Nanténé fait résonner les mots, dans sa façon de parler de lui, si dure et à la fois tellement tendre. Tendresse, je dirais que c'est ce qui est flagrant chez lui et dans son regard, derrière cette barrière fumante de pensées qui s'entrechoquent et se confondent. Peut-être que c'est cela la grande force de Nanténé, d'être un miroir pour beaucoup de monde. D'être la bouche qui pose les mots, ceux qui fuient, et les mains et l'oeil qui arrêtent le temps, qui meurt.


J'espère que ses mots et son regard résonneront autant en vous qu'ils m'ont ébranlée. Que tout soit poésie, tendresse et douceur mais qui n'existerait pas sans les mots qui coupent, qui déchirent les entrailles et retournent les tripes, sans le dur, le cru, et le laid.


"Nous devons conserver au centre de notre monde le lieu de nos incertitudes, le lieu de notre fragilité, de nos difficultés à dire et à entendre." disait Lagarce. Quel bel hommage que lui rend Nanténé.


Nanténé pour Radio Loubard




Quelle joie de t’avoir ici Nanténé! Est-ce que tu pourrais te présenter?


Merci beaucoup de m’avoir proposé ce portrait, et merci aux gens qui le liront. Je m’appelle Nanténé Traoré, j’ai 28 ans, je suis photographe et auteur. J’utilise la photographie argentique et la poésie comme outils d’archive de l’intime.


Comment est-ce qu’on écrit sur les gens qu’on aime?


Je crois que pour écrire les gens qu’on aime, il faut les tuer. C’est autant les assassiner que les ériger en icônes, parce qu’on les fige dans le temps, qu’on garde d’eux des traces qui finalement sont des artéfacts de leur personnalité, mais qui ne sont que des images superficielles. On transforme les gens de nos vies en personnages, ils deviennent des histoires, on les enterre dans nos livres. Beaucoup de gens ont peur d’écrire pour ça, parce qu’il y a un rapport immédiat entre la mort et l’écriture. On écrit beaucoup parce qu’on a peur de la mort, mais pour écrire on tue beaucoup de gens. On les célèbre, aussi. On les rend plus beaux que ce qu’ils pourraient être, parce qu’on les arrache à leur quotidienneté. On les rend immortels, d’une certaine façon, tout en les tuant. C’est assez paradoxal.




Quel est ton rapport à l’intimité? De tes écrits à tes photos, il semble que tout ton travail soit de dévoiler celle des autres que tu photographies, ou d’écrire la tienne.


Je crois que le verbe « dévoiler » m’a toujours posé question, parce que je pense à ce truc de retirer un voile au dessus de quelque chose qui serait sacré, comme une image du saint graal et de Galaad qui se pencherait dessus, alors qu’en réalité je crois que mon travail rentre dans l’intime des sujets par inadvertance. Je suis à la fois très respectueux et à la fois très curieux de l’intimité des gens, mais il y a toujours une distance quand je photographie celle des personnes autour de moi. Forcément, ce qui m’intéresse chez les gens c’est ce qu’ils ne vont pas montrer au monde, mais j’essaye d’éviter d’avoir une position de voyeur ou (pire, peut être) une posture de reporter. Je suis quelqu’un de très pudique, j’ai du mal à montrer mes émotions et je pense qu’à travers ce que je photographie je fais aussi passer une certaine idée de ce qui me touche dans ma propre intimité, ou ce que je veux retenir de beau dans celles des autres.





Tu me parlais de la culpabilité de transformer les gens de ta vie en personnages à l’écrit, mais que la photographie te permettais moins de “mentir”, pourquoi?


Photographier c’est toujours mentir un peu. Mais je mens beaucoup moins en photo qu’en mots, tout simplement parce que je touche directement à l’image des gens. Je crois que je me sens toujours une responsabilité morale de ne pas abimer quelque chose qui reste très fragile chez la plupart des personnes que je rencontre. Je ne cherche pas à déformer une réalité, ça ne m’a jamais intéressé, et je crois d’ailleurs que je suis un très mauvais menteur quand je prend des photos. Parce que c’est l’intimité des personnes qui me touchent, mon oeil va naturellement capturer ce qui me semble être le plus juste, le plus près de ce qu’ils sont. Ce que j’ai vu directement, et c’est souvent une vulnérabilité, une fragilité, quelque chose qui a trait à la tendresse. Pourtant, comme dans l’écriture, j’ai souvent la sensation de tuer un peu les gens en les prenant en photo. C’est la même idée de figer quelque chose dans le temps.


Et si je me sens toujours une responsabilité de ne pas abimer l’image des gens, je crois que je refuse également de conformer mon oeil pour leur montrer ce qu’ils auraient envie de voir chez eux. Vouloir être juste, honnête avec ce que je souhaite retenir de l’autre, ça reste un point central de mon travail. Et même si parfois ça peut être brutal pour les gens, de se « voir », je crois que je regarde toujours avec tendresse ceux qui m’entourent. Donc on me pardonne de ne pas savoir mentir sur le reste :)





Tu me disais que l’écriture avait été une question de besoin, un catalyseur d'émotion, mais que désormais il s’agissait de se décharger d’images qui t’obsédait : quand cette rupture a-t-elle eu lieu et pourquoi?


J’écris depuis bientôt 15 ans, et comme tous les gens qui écrivent j’ai commencé par utiliser les mots comme des pansements. Les premières années (voire la première dizaine d’années) ont été très riches en terme de production, mais il y avait finalement assez peu de style. Je n’écrivais pas pour créer un ensemble cohérent, ou expérimenter autour des

mots, mais tout simplement parce que j’en avais besoin pour ne pas devenir complètement fou. J’ai été diagnostiqué borderline à 18 ans après une énième crise psy assez intense, je crois qu’écrire m’a vraiment permis de faire la paix avec pas mal de troubles que je pouvais avoir à ce moment là. Mais je crois qu’à un moment donné j’ai arrêté d’utiliser les mots comme un outil de guérison personnelle, et j’ai commencé à vouloir en faire quelque chose d’autre - comme je te le disais, pour inventer des images, en décharger d’autres, et pouvoir aussi m’adresser à d’autres gens qu’à moi même. Je pense que la rupture n’a pas été brutale, elle s’est faite dans le temps, au fur et à mesure que je grandissais et que j’évoluais en tant qu’adulte et en tant qu’auteur. Je n’avais plus envie de « cracher » des mots, je voulais leur rendre leur superbe, les remercier, aussi, et donc les rendre aux personnes qui pourraient me lire.




Écris-tu pour te souvenir?


Oui, un peu. J’ai beaucoup tenu des journaux qui me permettaient de garder des traces de ce que je vivais, parce que c’était un peu rock-n-roll pendant pas mal d’années, et puis j’ai commencé à écrire aussi dans le métro, le train, des gens que je voyais dans la rue, des lieux. J’ai un peu peur d’oublier les choses alors je les note, j’ai un peu peur d’oublier comment je me sens ou qui je suis, alors je garde des traces de ça aussi. Un de mes tatouages préférés c’est celui que j’ai sur mes clavicules, ça dit « y’a personne qui peut m’apprendre à oublier », c’est tiré des Amants du Pont-Neuf de Leos Carax, et c’est quelque chose que je me répète beaucoup dans la vie et quand j’écris. J’ai souvent

l’impression que mon cerveau cherche à me faire oublier, alors j’écris. Je le trompe un peu, comme ça. Je suis un peu en baston avec moi même quand il s’agit de se souvenir. Je me rappelle de beaucoup de gens, de beaucoup de choses, ça prend beaucoup de place dans ma vie et dans mon travail. Parfois je me dis que j’écris autant pour me souvenir que pour détacher mes souvenirs de moi.


Quelles questions tu te poses lorsque tu crée quelque chose?


« Est-ce que ça a déjà été fait » et « Est-ce que c’est là où on m’attend ». La première elle est assez rigide dans ma tête, je me pose toujours la question de savoir si l’image est trop référencée, si je suis tombé dans la facilité… Le pire que je peux me dire en regardant une de mes images c’est qu’elle est interchangeable. Qu’elle pourrait avoir été prise par une autre personne, qu’elle ressemble à d’autres. C’est très dur de faire quelque chose de totalement neuf, d’ailleurs ce n’est pas ce que je cherche à faire, par contre je pense qu’il est tout à fait possible de chercher à distinguer ses images, et à leur donner une existence propre qui ne tomberait pas dans la facilité de recracher ce que l’on ingère en terme de références. La deuxième elle est plus récente, je me la pose parce que j’aime toujours contourner les consignes, et j’aime bien surprendre aussi dans ce que je propose. Je ne reste jamais très longtemps dans les mêmes lieux, et mon travail est soumis à la même inconstance.





Comment on reconnait une bonne photo selon toi ?


C’est difficile, parce que ça tient à pas grand chose. C’est drôle la dernière fois mon père me parlait de mon boulot et il me disait en parlant d’une image « c’est presque une bonne photo, mais c’est raté », et il arrivait pas à m’expliquer pourquoi mais en fait tu le vois tout de suite. Ça peut être une histoire de cadrage pas exactement comme il faut, une composition qui est presque mais pas tout à fait, quelque chose dans la lumière… Et puis il y a l’intention derrière. Qu’est-ce que ton image dégage, qu’est-ce que tu fais passer à travers elle. Une bonne photo c’est une photo qui s’adresse à toi directement, qui transcende son sujet, qui parle au delà de ce qu’elle montre, je pense. Pour moi c’est aussi une image qui va réussir à être tendre, peu importe ce qu’elle propose, mais qui va parler tendrement de son sujet. C’est une composition réfléchie, même quand elle est prise sur le vif. En fait, je crois qu’on apprend ce qu’est une bonne photo en en regardant beaucoup. On va beaucoup éduquer son oeil jusqu’à ce qu’on puisse faire des ponts entre toutes les images, et capter au fur et à mesure pourquoi certaines restent dans notre mémoire. C’est une question infinie, parce qu’elle touche aussi à qu’est-ce qui mérite de devenir un souvenir. Il faudrait en parler des heures!





Comment agences-tu les deux milieux dans lesquels tu évolues?


Je crois qu’en ce moment c’est un peu compliqué. Étant trans, mon travail est diffusé dans une communauté particulière, et en même temps j’ai pas mal de points d’accroches avec des espaces de photographie contemporaine qui n’ont rien à voir avec le milieu. Je m’y perd un peu, parfois, j’ai l’impression d’être souvent en décalage dans l’un comme

dans l’autre. Je n’ai pas envie qu’on pense à mon travail uniquement par le prisme de ma transidentité, ou par un prisme politique, et en même temps c’est impossible de s’en détacher totalement. Je n’ai pas envie qu’on apprécie mon travail uniquement parce que c’est un travail « par et pour les personnes trans ». Je n’ai pas non plus envie qu’on évite le sujet, parce que je choisis précisément de visibiliser des personnes minorisées. Mais l’équillibre n’est clairement pas atteint pour l’instant, et je t’avoue que ça me prend souvent la tête.


Comment est-ce que tu expliquerais ce besoin d'empathie avec les gens que tu photographie, mais qui n'est jamais de la projection?


Je crois qu’il y a toujours besoin d’empathie, ou tout du moins de partage avec la personne que je photographie. Dans la plupart des cas les personnes que je prends en photo viennent pour un projet assez précis, qui est toujours en rapport avec un geste de guérison, de ré-appropriation de leur image ou de leur corps. Je prend beaucoup de leur histoire, j’écoute, j’apprends nécessairement à m’effacer parce que c’est mon rôle. Je ne suis pas vraiment là pour projeter ma propre histoire sur la leur, mais pourtant il faut que je trouve des points d’accroche entre eux et moi pour pouvoir réussir à les photographier de manière juste. Je dirais que c’est un travail d’équilibre entre ce qu’on me donne et ce que je reconnais.





Comment est-ce qu’on pénètre dans l’intimité de l’autre sans la dénaturer?


C’est délicat. Lorsque je prend en photo les gens dans leur intimité, je me dis toujours qu’elle est de toute façon un peu biaisée. On n’est jamais exactement soi lorsqu’on est regardé.e, encore moins quand on est photographié.e. J’essaye d’être le plus discret possible, pas forcément dans ma posture mais dans ce que je demande aux gens et dans ce que je vais choisir de garder d’eux. Ça demande un effort de précision dans le regard, et de douceur dans les gestes qui accompagnent les photos. Pour ne pas dénaturer quelque chose il faut être tendre avec elle, ça demande un temps d’adaptation, une compréhension globale de ladite intimité pour pouvoir en garder une trace. Ça ne marche pas à chaque fois, il n’y a pas de recette miracle. Je crois que je fais juste de mon mieux pour être le plus juste possible.





- "L'objectif fait de toi un touriste dans la vie des gens", et toi ton rapport aux autres, comment est-il?


J’adore cette citation de Sontag, la première que tu as écrite. La première fois que je l’aie lue je ne l’ai pas comprise, et ce n’est que très récemment qu’elle m’ait revenue en mémoire. J’ai très peu de temps à consacrer aux gens dans ma vie, car mon travail prend une place considérable. Paradoxalement, alors que celui ci s’intéresse presque uniquement aux autres, ils ont très peu de place dans mon quotidien. Comme dit Sontag, l’objectif fait de moi un électron libre dans la vie des gens, je suis souvent décalé par rapport aux espaces que je côtoie, j’y prend très peu part, sauf quand je prend des photos. Prendre des photos des gens c’est ma manière de leur donner du temps et de la place. Parfois c’est ma manière de leur dire je t’aime, ou je te trouve beau - « j’ai envie de te prendre en photo », « j’ai envie de travailler avec toi ». J’ai une relation amoureuse à mon travail, j’y pense constamment, je lui laisse le champ libre partout où je suis. Le rapport que j’entretiens aux gens est un rapport obsessionnel et en même temps très détaché. Je suis très entouré mais je suis très seul. J’ai beaucoup de gens dans ma vie mais très peu en font partie, y laisse leur marque, ont un espace à l’intérieur. Les gens ne sont plus des personnages dans ma vie, mais je suis sans doute un personnage dans la leur - parce que je n’y suis jamais vraiment.



Il y a très peu de mise en scène dans ton travail photographique, est-ce un choix?


Oui. Pourtant j’ai toujours été très inspiré par des artistes qui ont un vrai amour pour la mise en scène - James Bidgood, qui est décédé aujourd’hui, Pierre & Gilles, Tim Wlaker, pour ne citer qu’eux. Même des artistes comme Cindy Sherman ou Parker Day influencent quotidiennement mon travail, mais je n’ai que rarement envie de mettre en scène les personnes que je photographie. Elles ont déjà suffisamment de choses à raconter sans que j’ai besoin de les mettre dans des espaces que je construis pour elles. En auto-portrait, par contre, j’ai plus tendance à rajouter du « faux » - je pense que c’est une manière comme une autre de ne pas dévoiler trop de moi, de me perdre dans des décors, m’inventer une autre histoire. Mais c’est une liberté que je ne prend qu’avec moi même. Je me dis que c’est deux écoles de travail, celle de la mise en scène et celle du quotidien. Les deux m’inspirent et les deux me touchent, pour des raisons esthétiques et théoriques complètement différentes. Peut être que je passerais de l’une à l’autre plus tard dans mon travail.


Pourquoi cette importance que tu accordes au fait d'être humain dans ton travail, loin de la violence : représenter la violence tu penses n'en être plus capable?


L’une des qualités essentielles que je retrouve chez les personnes qui m’accompagnent, c’est la gentillesse. On utilise un peu trop l’adjectif « gentil » comme quelque chose de négatif, un truc un peu culcul - moi j’aime vraiment les gens gentils. J’aime me dire que je suis gentil avec les gens, que je ne leur fais pas de mal, que j’ai de nombreux défauts mais

que la méchanceté n’en fait pas partie. Bien que j’ai du mal à entretenir mes relations, celles qui restent sont celles avec des personnes que je sais dénué.e.s de toute méchanceté. C’est très important pour moi, parce que je n’aime pas particulièrement souffrir, ni des autres ni du monde. J’aime être gentil dans mon travail. J’ai eu une vie assez violente, avec beaucoup de contacts directs avec la mort. J’ai évolué dans des espaces intrinsèquement violents, de drogues, de nuit, pendant longtemps. Maintenant, j’ai un rapport très tendre à la violence, je la canalise autrement. Lorsque j’ai commencé à travailler l’image, il y a 7 ou 8 ans, mon travail était très graphique, très violent dans ce que je montrais. Très vite ça m’a fatigué.


On montre beaucoup la violence, la noirceur, on en fait beaucoup un synonyme d’intérêt dans le monde de l’image. Et même si je suis toujours très attaché à une esthétique de la violence, parce qu’elle m’a construit en tant qu’artiste et en tant que personne, je n’ai jamais réussi à la reproduire en image et que l’image ai un interêt autre que celui de choquer. C’est très facile de choquer. C’est difficile de toucher. J’aime parler d’amour et de douceur parce que ça touche pas pareil, mais que ça touche aussi fort. Et ça reste plus longtemps en tête, une image tendre, qu’une image choquante. Je m’en fous un peu de choquer, je n’ai rien à rajouter à ce qui se fait autour de la production de violence. J’ai longtemps été en colère qu’on me dise que mon travail était doux, parce que j’avais vécu tellement de violence, parce que j’aime tellement la violence, aussi, parce qu’elle m’apporte beaucoup de choses. Mais maintenant ça me va, je crois que ça me va, d’être doux. D’être plus paisible. Et je sais qu’il y aura toujours une place pour la violence dans mon travail, mais qu’elle passera par d’autres canaux, peut être moins évidents, et surtout moins frontaux.






Tu as un passé très militant : aujourd'hui comment est-ce que tu inclus cette facette de toi, politique, dans ton travail? Tu m'expliquerais vouloir te détacher d'un travail de représentativité? Tu disais ne pas forcément vouloir faire de la politique ton cheval de bataille, serais-tu expliquer pourquoi?


Je ne sais pas si j’ai eu un passé « très militant », quand je vois des camarades lutter depuis des années, monter des collectifs, se battre tous les jours… Je dirais que j’ai eu un éveil politique et que j’ai, pendant un temps, cherché à me battre moi aussi. Mais très militant, non, je ne crois pas que ça soit le mot. Le fait d’être une personne trans, d’être pédé, m’a forcément forcé à réfléchir à comment est-ce qu’on nous traitait dans la société. J’ai très vite quitté le militantisme pour me consacrer à mon travail, parce que je n’arrivais plus à conjuguer les deux, et que je pensais pouvoir lutter d’une autre manière à travers les images et les mots que je pouvais proposer. Une grande partie de mn travail est toujours très fortement en lien avec des questionnements politiques - mon projet de documentation des personnes trans hormonées, les nombreuses séries de personnes en début de transition ou en questionnement qui me contactent pour ré-apprivoiser leur image… Mon regard est forcément imbriqué à ma transidentité, mais plus ça avance plus ça me fatigue d’en faire un cheval de bataille.


De nombreux collègues photographes et artistes fournissent un travail colossal quant à la représentation de nos communautés, et changent directement beaucoup de choses politiquement dans le monde de l’art. Je ne sais pas si j’ai les épaules pour faire ça. Je continuerais à prendre en photos des personnes trans, des gouines, des pd, parce que je les aime et que leur histoire, nos histoires communes me touchent. Si ça peut contribuer à normaliser le regard que l’on porte sur nous, si ça peut proposer une autre représentation, j’en suis très heureux. Je me suis toujours dit que l’une des choses que je voulais vraiment changer, c’était le fait qu’on appartient toujours à un folklore, à un imaginaire qui nous restreint. Qu’on est toujours réduit.e.s à notre transidentité ou à notre sexualité lorsqu’on parle de nous. Je voudrais faire des photos où la personnes photographiée est trans, mais qu’on s’en fout un peu. Que le sujet principal ça soit autre chose, qu’on parle d’autre chose quand on la regarde, qu’on ressente quelque chose qui aille au delà. Je ne sais pas si c’est possible, je ne sais pas non plus si c’est souhaitable, parce que c’est aussi une forme de dé-politisation du sujet. J’imagine qu’il faudrait trouver un équilibre. C’est ce que j’essaye de faire, mais c’est assez laborieux pour le moment. J’ai souvent l’impression d’avoir une responsabilité politique dans ce que je propose, alors que parfois je voudrais juste photographier des culs et que ça parle de rien d’autre que de cul.





Quels shoots ou projets t'ont le plus marqués?


Tous les shoot que j’ai pu faire m’ont marqué à leur manière, mais c’est vrai que certains sont restés gravés plus que d’autres. Le premier c’était un des tous premiers shoots que j’ai fait, en 2017 je crois, avec une ado qui s’apellait Elisa. J’avais un projet en tête, photographier des jeunes filles et les faire parler de leur vie d’ado. Je ne la connaissais pas, on s’est vu dans un café à côté de chez moi, j’étais encore assez novice et j’avais peur qu’elle soit mal à l’aise. Pendant 2h elle m’a parlé sans retenue de sa vie, la mort de sa mère, son père. C’était hyper intense et j’étais complètement submergé par ses émotions, pourtant elle était très calme, je l’avais trouvée hyper forte. Les deux premières années à chaque shoot je ressortais en pleurs parce qu’on me racontait des choses hyper intimes et que je savais pas comment me protéger de ça, comment me mettre à distance. Elisa je l’ai jamais oubliée, et les photos étaient très belles, malgré mon manque de technique. Toutes les images que j’ai faites avec Adèle, aussi, mon premier modèle, je l’ai suivie longtemps. Je l’ai vue grandir, j’ai pu en garder des traces. C’est une aventure humaine à laquelle je repense souvent. Quand j’ai commencé à la photographier elle avait 15 ans je crois, maintenant elle en a presque 20 et moi je me dit que c’est encore un bébé alors qu’elle est adulte, ça n’a pas trop de sens. Ça me touche, je crois, d’assister à cette temporalité. Plus récemment j’avais photographié une personne qui s’appelait Noham, le shoot avait été très difficile parce que je m’étais beaucoup reconnu en lui, j’avais beaucoup pleuré et du coup je voyais rien derrière l’objectif. Juliette, qui m’avait fait un cadeau immense, celui de pouvoir photographier ses « stim », ses comportements d’auto-stimulation. C’était une belle rencontre, aussi.


Le dernier shoot marquant c’était à Marseille, j’ai documenté la sexualité de deux personnes pendant 3 ou 4h, c’était très intense, très beau. J’étais très stressé avant le shoot et j’avais peur de rater mes images, j’ai tout le temps peur de rater mes images, alors j’étais vraiment très concentré et j’ai oublié ce que je regardais. Je pensais uniquement aux images, c’était très particulier. Et puis il y a tous les shoots que j’ai raté, les photos que je n’ai pas prises des gens que j’ai croisé, et j’y pense presque plus que celles que j’ai réussi à prendre. Le shooting où je n’ai pris qu’une seule photo, en mars dernier, celui où j’ai rencontré l’homme qui partage ma vie aujourd’hui. Je suis parti en ayant fait des centaines d’images dans ma tête, et une seule en vrai, elle est complètement bizarre, d’ailleurs, j’avais oublié comment on prenait des photos l’espace d’un instant je crois. Parfois on garde pas de traces sur nos pellicules, parce qu’on imprime la vie ailleurs. Tout est marquant, même quand on ne fait aucune photo.





C’est quoi la suite pour toi Nanténé?


J’ai beaucoup de projets en cours, l’inactivité m’effraie un peu malheureusement. J’ai la chance d’être très sollicité pour des expositions un peu partout en France et en Europe cette année, notamment pour un festival à Albi, mais aussi à la galerie That’s What X Said à Bruxelles ou encore à l’Agent.e Troublant.e, à Marseille. J’assiste la menteuse en scène Juanita Boada sur son dernier spectacle, j’écris une pièce à quatre mains avec le metteur en scène Mécistée Rhéa, je termine un manuscrit que je n’arrive pas trop à finir, mais je ne m’inquiète pas trop. Beaucoup de projets de photos avec des gens que je rencontre au fur et à mesure, des collaborations avec mon ami et curateur Julien Ribeiro, ou ma très chère Cléo Julia Maria, qui est curatrice pour le collectif Alien She. Des projets que j’aimerais développer autour de la vidéo et des mots, avec mon amie photographe et vidéaste Jeanne Chauveau. Je voudrais bien me remettre au collage, ça viendra à un moment donné. Et mon copain me répète tout le temps qu’il a hâte que je fasse du cinéma, alors j’y pense, je pense à faire des films qui seraient des suites de photos. J’aimerais avoir plus de temps pour m’occuper de ma fille, alors j’imagine qu’à un moment donné il faudra que je la prenne en photo elle aussi. J’ai toujours beaucoup de projets et beaucoup d’idées, et cette chance inouïe de toujours rencontrer des gens avec qui travailler, avec qui créer de la tendresse. Je me sens très reconnaissant, je me sens très heureux. J’espère que la suite c’est ça : continuer à travailler et continuer à être heureux de le faire.


- Merci mille fois pour tes mots


- Merci à toi !







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