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  • annabreton

#RomyAlizée: The Message (Paris)


« J’ai un attrait pour la sexualité et l’humour dans les grandes lignes » m’a dit Romy Alizée au téléphone. Sexe et humour, ce n’est pas forcément un mariage évident de prime abord. Et pourtant… Il y a une forme de sérieux dans l’image totalement décomplexée que produit Romy Alizée : c’est la surprise qui prête la gravité à l’image, très rapidement dépassée par son ingéniosité et le trait d’humour qui en émane. Jouer sur l’inconfort engendré par la sexualité : s’il est très facile de choquer et difficile d’émouvoir comme le disait Nanténé, gêner peut-être une grande source de création, passionnante et forcément surprenante.


L'art de Romy m’a marqué : il semble tellement plein. Plein d’une vision engagée et personnelle, intime et à la fois étrangement pudique. Il fascine par cette liberté sexuelle photographiée, ces regards frontaux, braqués sur l’objectif, transgressifs et pourtant loin d’être toujours défiants. Et évidemment, comment parler de son travail sans parler de représentativité. Une gaze lesbien, féministe, engagé : des images qui existent peu ou pas assez. Voilà une culture visuelle si importante à développer.


Qu’est-ce qu’un autoportrait? Jusqu’où s’engager dans son art? Un engagement total peut-il être total? L’art est-il toujours intéressant s’il ne raconte rien? Qu’est-ce qui peut nous pousser à la création?



“Quand ça remue le bide, on se sent exister. J’aime l’art qui me fait aimer être en vie.”


Un art qui permet d’aimer la vie. Quelle belle image.


Voici un bout de la vie de Romy Alizée : à lire !




Anna : Hello Romy, on est trop heureux.ses de te recevoir ici! Est-ce que tu pourrais te présenter ?


Je m’appelle Romy Alizée, je suis une artiste franco-grecque, autodidacte et j’habite à Paris. Je suis intéressée par tous les médiums artistiques mais depuis quelques années, c’est la photographie qui m’occupe le plus. Auparavant, j’ai été formée au métier de comédienne, j’ai aussi posé comme modèle photo érotique et c’est d’ailleurs ce qui m’a amenée à prendre mes premières images. Depuis, je réalise aussi des courts-métrages à partir d’images fixes, avec mon amie Laure Giappiconi ; j’ai également co-écrit une performance avec Marianne Chargois, Gaze.S, dans laquelle nous parlons de nos vécus de travailleuses du sexe, j’écris aussi des chansons avec le musicien Plus petit que trois et je commence bientôt l’écriture d’un documentaire sonore très lesbien avec Élisa Monteil, Des Filles comme ça.



Anna : Comment tu en es arrivée à ces sujets-là?


J’ai toujours été animée par la question de la sexualité. Toute mon enfance et adolescence j’ai eu pour idoles des femmes qui affirmaient très fort leur désir. Il m’a semblé intéressant d’aller creuser ce sujet-là et de développer une imagerie très sexualisée en me mettant moi-même en scène. Je ne fais pas ces images pour vanter les mérites d’une sexualité dite libre, car je pense qu’il y a beaucoup de complexité dans notre relation au sexe en général, par contre, je m’interroge beaucoup sur notre voyeurisme face aux images de femmes sexualisées et au mépris qu’elles suscitent également. Le sexe continue de mettre les gens dans l’inconfort et le fait que je me photographie pose encore plus question. Pourtant, de mon point de vue c’est ce qui fait l’intérêt de mon travail, parce que je fais ainsi preuve d’un engagement total. Je n’ai pour limites que celles que je veux bien me poser.


Dans mes autoportraits, j’ai le regard quasiment toujours fixe et presque un peu absent. J’espère ainsi créer une forme de trouble. En parallèle, je réalise aussi des portraits. J’ai essentiellement photographié des personnes rencontrées au fil des ans dans les communautés queer et lesbiennes de Paris, mais aussi des travailleur·euses du sexe. J’aime l’exercice du portrait, plus que jamais.




Anna : Est-ce que tu crées toujours tes projets avec d’autres artistes?


Dans la photographie, je fonctionne seule. Ce sont mes idées avant tout et mon esthétique, développée petit à petit. Je réfléchis beaucoup à la portée de mes images. Par exemple, je me demande où finiront tous mes négatifs. Pour ce qui est de mes autres gros projets, je travaille effectivement souvent en binôme. À chaque fois, c’est avec des ami·e·s proches dont j’aime le travail et avec qui passer du temps est agréable. J’adore l’idée de transformer ce temps passé ensemble en une œuvre commune. Ça fonctionne aussi car nous avons des visions complémentaires et une certaine souplesse dans la manière de recevoir les idées de l’autre, surtout lorsqu'on n'y adhère à priori pas.


Anna : Les articles qui parlent de toi mentionnent beaucoup ton humour : pourquoi est-il si important?


J’aime l’humour et je suis très branchée blagues. Je pense que c’est important de réfléchir à faire rire les gens, ou au moins, à les faire sourire. Je fais des photos très sérieuses au premier abord mais si tu réfléchis deux secondes à ce que tu vois, tu te marres, non ? Je veux dire par là que chez moi, tout est sérieux et pas sérieux à la fois. C’est mon arme en fait, ma manière à moi de raconter les choses… Dans la performance Gaze.S j’expérimente des ressorts comiques sur un numéro solo et j’avoue que c’est ma plus grande joie. Au fond je m’en tape d’exciter les gens, je veux juste les faire toucher et les amener à penser le sexe d’une façon qui soit moins… dramatique ?



Anna : Oui, je vois. Et ton travail, qui veux-tu qu’il touche? Est-ce que ce serait particulièrement pour la communauté lesbienne par exemple?


Je pense que mon travail a une utilité auprès de tous les publics car j’ai plein de choses à en dire. Je ne vise donc personne en particulier, même si j’apprécie d’avoir de bons échos des communautés gouine et TDS, puisque c’est dans ces dernières que j’évolue. Maintenant, si je suis honnête, j’aimerais pouvoir être davantage écoutée par des milieux plus institutionnels. Je souhaite vivement que mon travail soit de plus en plus pris au sérieux, car cela voudra aussi dire : obtenir des financements, pérenniser mon activité et aller encore plus loin dans mes réflexions.



Anna: La dimension de ton travail est assez évidente : est-ce que tu te dirais militante?


Plus qu’une militante, je suis une artiste engagée. On pourrait peut-être parler d'activisme visuel, comme l’a dit l’incroyable photographe sud-africain·e Zanele Muholi, à propos de son travail à iel. Mais je pense que ma démarche ne s’arrête pas à la simple question des représentations, aussi intéressante fut-elle. Je ne pourrais pas faire de l’art simplement esthétique ou sans portée politique car je suis trop connectée au monde et très sensible aux chamboulements de notre époque. De plus, je viens d’un milieu familial précaire, je sais ce que c’est de se sentir pauvre, d’avoir envie d’être populaire et élégante comme les autres filles, de viser la réussite sociale et d’être désirée. On ne m’a jamais dit que j’étais exceptionnelle mais j’ai toujours capté que j’étais différente des autres. Rien ne me prédestinait donc à être artiste, si ce n’est une violente nécessité d’être considérée par le monde. Je trimbale avec moi les insécurités des transfuges de classe, avec l’espoir de pouvoir un jour m’en servir comme des armes.


Anna: Est-ce que selon toi l’art se doit d’être engagé?


Je ne suis tout simplement pas touchée par les artistes qui n’ont pas grand chose à dire. Les choses purement esthétiques ont peu de chance de m’atteindre, et je suis encore moins attirée par tout ce qui est tendance ou cool.


Ce que l’on ressent face à une œuvre n’a pas de prix, c’est brut et physique, et imprévisible. Mais quand c’est là, quand ça remue le bide, on se sent exister. J’aime l’art qui me fait aimer être en vie.



Anna : On te qualifie de « punk » parfois dans les articles, qu’est-ce que tu en penses?


J’imagine que c’est l’énergie déployée dans mes projets qui appelle peut-être ce terme, car dans les faits, je suis une personne assez sage. Je ne bois pas d’alcool, je n'ai jamais fumé de ma vie et la drogue, c’est terminé depuis bien longtemps. Par contre, j’ai un gros passif d’adolescente gothique et j’en ai gardé un certain goût pour les musiques bruyantes !


Anna: Tu te dis « pro porno » : est-ce que tu pourrais expliquer pourquoi?


Je suis pour le porno parce que je trouve hypocrite de chercher à le condamner et à l’interdire, sous prétexte qu’il serait dégradant pour les femmes et les personnes racisées. Le porno actuel mainstream n’est que le reflet de notre société. Il y a une pornographie alternative qui existe, se développe mais trop lentement, notamment parce que l’argent manque, malheureusement. Je vais au Porn Film Festival de Berlin depuis 2015 et j’y ai vu nombre de films géniaux, réalisés par des personnes très ambitieuses, intelligentes et créatives. C’est le monde dans lequel j’ai toujours voulu graviter, celui dans lequel j’ai pu rencontrer des personnes ouvertes et non jugeantes. C’est aussi grâce au porno que j’ai pu rencontrer des lesbiennes, tout simplement.

Aujourd’hui, quand on dit “porno”, les gens ne voient que l’aspect sombre des tubes en ligne. Ce monde-là existe, mais je n’en fais pas partie et je ne pense pas qu’on mettra un terme aux abus immondes qui y pullulent en interdisant la pornographie.




Anna: Et quels sont tes projets actuels?


Pas mal de choses : avec Laure Giappiconi, on monte actuellement notre troisième court-métrage, Romy & Laure… Happées par Le Trou Spatio-Temporel. En parallèle, avec Élisa Monteil, on va commencer à écrire le documentaire sonore Des Filles comme ça. Avec mon amie Marianne Chargois, on joue la performance Gaze.S à Bruxelles, le 27 mai lors du Snap Festival. Enfin, je devrais sortir bientôt une petite bande-dessinée avec la maison d’édition 476, et avancer doucement sur le projet musical que j’ai avec Plus Petit Que Trois.


Ce serait quoi ton rêve?


Mon rêve secret serait de randonner davantage en haute montagne et d’y consacrer un jour un sujet photographique, ou un film. J’ai un énorme vertige qui me paralyse souvent en montée, mais qui me rend également obsessionnelle. Je suis bouleversée par la montagne et ce que ça suscite en moi : un effort physique que je trouve très poétique, un attrait pour la mort contrebalancé par un grand sentiment d’être en vie.



Anna : Est-ce que tu aurais 3 musiques à nous faire découvrir?


Mica Levi - Wings (mon idole, de très très loin)

Léonie Pernet - Les chants de Maldoror (désormais très fan de Léonie dont je ne connaissais pas bien la musique)

The Zombies - She's Not There (meilleure chanson du monde + j’aime trop les coupes de cheveux des membres du groupe)


Les liens de Romy:


Mon site : https://www.romyalizee.fr/ Mon insta : https://www.instagram.com/romixalizee/ Ma newsletter : https://romyalizee.us20.list-manage.com/subscribe?u=19768fd7c4798e12a466e1f67&id=bf56fc5512






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