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  • annabreton

#TayCalenda : The Message (Paris)


Je ne peux m’empêcher d’être frustrée de vous donner que les mots de Tay, et non pas sa voix et ses gestes, tant il faut l’entendre parler : avec force, les sourcils un peu froncés, d’une sincérité déconcertante et d’une humilité douce. Elle m’a reçue dans son appartement parisien, avec son chien qui nous observait papoter, l’air intrigué, sa friandise dans la gueule. son appareil photo encore fumant d’une manifestation de la matinée posé sur une chaise.


Toustes celleux qui ont suivi les mouvements de collages féminicides et les manifs parisiennes ont forcément vu les photos de Tay. Elles sont vibrantes de couleurs et de sentiments, elles parlent d’intimité, de poings levés, d' adelphité, mais elles balaient plus généralement le thème de la révolte, de la lutte politique.


Ce qui est évident, c’est la sobriété de son travail. Sur le vif, documentaire, il ne s’agit pas de mettre en scène et de simuler une autre réalité que celle du terrain : elle “capture un souvenir”, immortalise un moment fort et sincère. C’est ça, à mon sens, qui désarme : la sincérité de son travail, qui crie comme les personnes dans la rue sont en chair et en os, tellement humain.e.s.

Ces photos montrent les moments les plus vrais de la lutte, ceux qui souvent nous font penser « ça vaut le coup » : les colleureuses qui se prennent dans les bras devant un témoignage, les baisers volés aux manifs pour tous, les poings levés, les visages qui crient à l’unisson. C’est les moments où l’on fait corps, ceux qui nous rappellent pourquoi on est épuisé.e.s, à vif, mais pourquoi on continue à crier, ou pourquoi on commence pour d’autres. Pourquoi on y croit encore.


J’ai été surprise par Tay : je pensais me retrouver face à une photographe politique, et je me suis retrouvée face à une photographe dont les sujets sont politiques, et cela change tout. Elle observe l’action en son cœur et reste en marge, elle s'emploie à saisir les émotions qui débordent des photos : « mes photos ne parlent pas de moi ». C’est une affaire de transmission, de montrer ces luttes, ces combats, qui mènent bien souvent aux larmes. Montrer ce qui est, ni plus ni moins.


Montrer ce qui se passe dans la rue, comment elle est habitée, et chercher toujours l'humanité des sujets dont elle capture un instant de vie. Ce n’est pas un travail politique, mais plutôt d'archives, qui défend le droit de la presse et le droit d’informer.


Voilà ses mots, de cet échange si riche que nous avons eu, avec ses mots, sa vérité, son regard sur le monde et sur la lutte.


Tay pour Radio Loubard



Anna : Merci de prendre le temps de discuter avec nous Tay! On est ravi.e.s de t'avoir avec nous aujourd'hui!


Tay : Avec plaisir!


Anna: Est-ce que tu pourrais te présenter un peu?


Tay : Je m’appelle Tay Calenda et je viens d’Italie. Je suis arrivée ici quand j’avais 2O ans. Je viens d’une famille du cinéma italien, donc j’ai toujours fait de la photo et été exposée aux images. J’ai essayé d’étudier mais ça n’a pas marché (rires). J’ai validé mes deux premières années de lettres à la Sorbonne. Après j’ai commencé à travailler dans un resto, et là c’était fini : j’ai beaucoup aimé travailler.


J’ai fait une école de photo qui s’appelle “Icare”, elle a fermé pendant que j’y étais. Ensuite j'en ai faite une autre, Spéos, qui est encore ouverte. C’était cool parce que j’ai rencontré des gens et j’ai indéniablement appris des choses. Seulement, c'est dommage parce que dans la photo et dans le cinéma je crois qu’il faut se lancer. Et je comprends : les gens ont peur, iels se sentent pas légitimes... Mais ces écoles sont très chères, ce n'est pas à la portée de tout le monde. J’ai vu des gens s'endetter : ça peut être bien mais ce n’est pas obligatoire.


Moi, quand je suis sortie de l'école, je ne trouvais pas de travail : j’ai fait des stages un peu partout avec des photographes pro et des studios. J’ai fini par bosser dans un studio de photo de mode et je faisais des manifs à côté. En commençant à suivre les collages Féminicides Paris, c’est devenu compliqué de tout concilier. et les collages, ça te fais pas vivre. Donc les deux dernières années c’était stylé mais compliqué. C’était intéressant, ça te pousse à trouver le modèle économique qui te va à toi.




"Il y a des regards où on se reconnaît, et ça me plait beaucoup"


Anna: C’était à quelle occasion que tu as commencé la photo?


Tay : J’ai commencé la photo avec un pola qu’on m’a donné quand j’étais petite : j’ai toujours aimé faire des photos des choses qui étaient autour de moi. J’ai commencé à faire beaucoup de photos de mes amis quand j’étais adolescente, avec mon argentique. J’aimais bien saisir des moments, garder des souvenirs. Ça m'a pris longtemps avant de vraiment vouloir apprendre, à affiner ma technique et mon œil. Encore maintenant, je ne suis pas quelqu’un qui travaille assez activement la technique.

Il faut être technique, surtout les femmes, parce que malheureusement les hommes le sont généralement beaucoup plus : ils s'intéressent plus à la machine. C’est chiant à admettre mais c’est vrai. L’instinct c’est génial mais il faut faire attention à ne pas se reposer que sur ça. Il faut “perdre” un peu de temps à apprendre la lumière, comme dans le studio, ça a été très formateur, de voir comment ils construisent la lumière de façon artificielle par exemple.


Anna: Quelle est la place de la photographie dans ta vie? C’est assez central non?


Tay : Comme c’est mon métier, oui. Et en plus, comme il y a les réseaux sociaux, ça prend beaucoup de place, parfois un peu trop… Un métier freelance ça devient un peu une obsession.


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"Il faut que les gens sachent"


Anna: Qu’est-ce-qui te guide à choisir tes sujets à photographier?


Tay : En vérité, c’est les sujets qui me choisissent, dans la mesure où ils me laissent entrer: moi j’aime bien qu’on m’oublie, qu’on oublie que je suis là et que je gravite simplement autour. Pour les collages par exemple, ce ne sont pas des photos incroyables : c’est juste des gens qui me laissent entrer dans une intimité, qui elle, est très touchante.


Moi je ne fais rien particulièrement à part être là et immortaliser le moment. Mais ça m’a pris du temps avant de prendre des photos dans des moments où il y avait des larmes ou des câlins. Je ne voulais pas esthétiser la souffrance. La chose la plus importante pour moi, c’est de ne pas gêner les personnes que je prends en photo. Je ne veux pas leur voler un moment, que ça les bloquent ? surtout pour les collages ! C’est bien de les archiver, et je veux continuer tant qu’iels le veulent et que je peux. Ce qui me touche beaucoup, c’est les photos de témoignage, c’est vraiment fort, c’est une forme de thérapie. C’est entrer dans une grande intimité.


Ces luttes-là, je pense qu’elles sont importantes, et elles me fascinent : j’ai envie de les montrer, qu’on ait un souvenir de ça. J’ai envie qu’on les transmette, parce que moi ça m’a manqué. Quand j’ai découvert le féminisme, j’étais déjà grande. Je me suis dit : comment c’est possible qu'on ne me l'ait pas transmis avant? Et pendant les collages, je me suis dit : "il faut que les gens sachent". Il faut que les plus jeunes aient les armes, qu’on leur dise qu’on est passé.e.s par là.

Il y a une force derrière aussi : pour coller ton témoignage, dans la rue, à la vue de tout le monde, il faut vraiment être très accroché moi je trouve. C’est pour rendre justice à cette force là que je fais ce travail. Je me suis toujours sentie très chanceuse qu’on me laisse faire ça, d’avoir ce rapport de confiance. J’en suis très reconnaissante.

"Ça donne de l’espoir. Je vois de l’espoir dans toute la souffrance c’est un peu paradoxal. Mais toute cette souffrance par laquelle on passe, toutes ces humiliations, ça fait une force"


Anna: Tu sens une distance entre toi et ces luttes?


Tay : J’ai un attachement émotionnel aux collages, parce que pour moi ça a été un réveil, mais c’est plus un réveil social, comme autour de moi tout le monde avait vécu des violences. Je le savais, mais je l’ai formulé, et j’ai vu des gens le formuler autour de moi. Mais le côté politique, ça m’ennuie un peu : ça théorise beaucoup et j’ai l’impression que ça frigorifie un peu l’action, à la place de donner une impulsion. Il faut que les gens le fassent, mais moi j’aime bien le côté social. Je pense qu’il y a vraiment une différence entre le politique et le social, ça s’entrechoque et il y a plein de moments où les deux se mélangent. Le social c’est dans la rue, c’est se dire “je fais partie de cette catégorie sociale qui prend cher” : c’est ça qui m’a fait du bien, de voir à quel point on était motivé.e.s, à quel point on était là, mais je suis pas assez politisée pour ce milieu, et c’est pour ça que je me prend des call-out à répétitions d’ailleurs je pense.


Peut-être que mon regard n’est pas très intéressant, mais je pense tout de même que mon travail est utile. Je prend des photos de ce qu’on me laisse prendre. J’aimerais bien qu’on me voit comme quelqu’un qui fait du reportage plutôt que comme une militante.


Si on me laissait documenter des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord, je le ferais aussi, c’est juste qu’on ne me laisse pas le faire. Je pense que la chose qui manque à mon travail c’est une pluralité de points de vue. Le documentaire, selon moi, montre aussi une pluralité d'opinions.





Anna : Tu t’y tiens pour ne pas trahir la place en tant que photographe des luttes de gauche qu’on attribue?


Tay : Oui (rires), pour le moment je m’y tiens. Si demain je fais un reportage avec Nemesis [collectif féministe d’extrème droite] les gens vont croire que je suis d’accord avec elles, alors que je trouve simplement ça très intéressant de comprendre comment on en arrive là, et je ne suis absolument pas d’accord ! (rires). Je me ferai lyncher et je perdrais une partie de mon revenu, et ça je peux pas me le permettre. J’ai la flemme de me faire harceler, et c’est assez régulier. J’ai plus de mal à supporter lorsque le harcèlement vient de mon milieu, c’est plus sournois. C’est pesant, de faire du travail gratuit et ce n’est jamais assez bien. Quand tu fais des prix décents pour vivre, tu te “fais de l’argent sur les luttes”, alors que chacun fait ce qu’il veut au fond.


J’ai eu ce débat avec des collègues qui ne sont pas d’accord avec mes prix. Naïvement, pour moi c’était normal de leur dire : faites-vous bien payer pour des photographes, pour ce que vous produisez, pour ne pas faire de concurrence déloyale aux photographes pro et pour que vous puissiez vivre. Et l’autre son de cloche était de dire que non, que les photographies de mouvement sociaux (donc de manif surtout) ça doit être accessible, que les gens puissent se les payer. Donc les prix doivent être bas, ce que j'entends aussi. Quand la photo est ta seule source de revenu, alors c'est différent: ça doit être rentable, c’est un travail.

Anna : Donc iels défendent une forme d'accessibilité de la culture ?


Tay : Oui, et je l’entends, mais l'accessibilité de la culture ne peut pas se faire au détriment de l'auteur ou de l’autrice ! Avec beaucoup de collèges on est pas d’accord. avec les femmes souvent on arrive à discuter, tandis que avec mes collègues masculin, c’est autre chose. A l'un d'entre eux qui m'accusait de capitaliser sur les luttes car mes tirages étaient chers, je lui ai répondu que je ne pouvais pas faire les mêmes prix que lui, qui bossait à côté, parce que sinon je ne pouvais pas vivre. Sans ces prix, je ne peux plus faire des photos de manif. La photo j'en vis et j'ai 32 ans. Si je voulais me faire de l'argent je serais restée dans la photo de mode! Et tout mon travail est sur Instagram, en libre accessibilité.





Anna : Je trouve que tes photos dégagent cette énergie très propre aux manifestations. Est ce que tu as un souvenir de manif qui t’as particulièrement marqué ?

Tay : La première fois où j’ai vraiment passé la manif avec les larmes aux yeux, c’est au Trocadéro. D’ailleurs j’ai des très mauvaises photos de cette manif (rires) : c’est une des premières actions de collages féminicides que j’ai photographié, je n’étais pas encore vraiment dans le mouvement. La danse « el violador eres tu », m’a tiré de vraies larmes. Ça m'arrive très souvent d’avoir les larmes aux yeux mais j’arrive à ne pas pleurer parce qu’il faut que j’arrive à voir ce que je fais aussi.

Il ne faut pas déverser tant d’émotivité sur des personnes qui sont déjà en train de faire quelque chose. Il faut être un peu solide pour qu’on voie que t’es là, que t’es bienveillante. Moi je suis là et je te vois. Je vois ce qui est en train de t’arriver, que ce soit bien ou mal, émotif ou pas émotif, mais si tu as envie que je le voie, alors c’est le cas. J’essaye d’être une sécurité pour les gens, une sorte de roc.


Anna : J’ai l’impression que tu aimes les sujets que tu prends en photo, comme si tu les couvraient du regard : ça me semble très doux et bienveillant. Est-ce que tu te projettes dans les personnes que tu photographie? Quelle distance fais-tu exister?


Tay : Je ne peux pas m’empêcher d’être attachée aux personnes que je photographie. C’est important je pense d’humaniser le sujet que tu prends en photo, et d’essayer de le comprendre. Parce qu’au début, (et ça les gens ne le savent pas), j’ai fait bcp de manifs de la Manif Pour Tous et c’était dur ! Et j’avais du mal, j’avais beaucoup moins d’émotions et de liens émotifs avec ces personnes-là, mais il fallait trouver un moyen pour les humaniser.




Anna : Est-ce que la photo te permet d’extérioriser une forme de colère, de souffrance?

Tay : Ce n'est pas moi le sujet et j’essaie de laisser la place aux gens que je prends en photo. Il y a plein de sujets qui me parlent et donc je les partage. Que ce soit la douleur, la colère... mais j’essaie de laisser parler les gens. En plus dans la vie, j’ai beaucoup de mal à le faire, je coupe tout le temps la parole. Au moins avec la photographie, j’essaie de me taire et de laisser la place aux gens, à leurs émotions, à leur colère.

Anna : Ton travail a l’air quasiment tout le temps réalisé sur le vif, documentaire : est-ce un refus de la mise en scène?

J’aime bien la spontanéité, j’aime bien quand on m’oublie parce que je pense que c’est là que c’est fort. La personne qui voit la photo, comme si elle y était: elle voit avec moi ce que je vois. Ça donne moins l’impression d’être au théâtre ou au cinéma, t’es là, dans l'action. Il y a aussi plein de photos que je prends sur le vif, qui ne sont pas posées, où les gens savent que je suis là. Iels sont toujours conscient.e.s que je suis là, donc iels « posent » toustes seul.e.s.

Il faut être très fort pour arriver à faire poser les gens, surtout en manif. Moi je suis nulle, c’est aussi pour ça que je ne le fais pas: il faudrait que j’apprenne.





Anna : Quand t’as organisé une exposition dans la rue, est-ce que c’était une façon de déjouer la dimension élitiste de l’art?

Tay : C’était pour rendre hommage, je voulais faire quelque chose pour montrer que j’étais reconnaissante de ce qu’on m’avait laissé faire dans les collages féminicides. J’ai adoré la faire et j’aimerais la reproduire et que ça reste plus que deux jours !

Déjà j’aime le "comment" : le fait de coller les photos sur le mur, j’ai adoré ça. La mise en abîme aussi, du collage de la photo du collage sur le mur, j’ai beaucoup aimé. Et oui comme les collages, le principe est que ça reste accessible: j’étais contente que pleins de gens puissent la voir. Le but c’est que les gens le voient, pas que ce soit dans une galerie.


Je ne l’ai pas signée exprès parce que je ne voulais pas que ce soit un coup de pub pour moi.




Anna : Selon toi, quelle est la place que doit prendre l’art et la création dans la suite de la lutte?

Tay : L'art devrait pouvoir questionner. C’est un outil de communication et de représentation aussi. Je pense que c’est important ce travail de transmission.


Moi, je fais du documentaire, pas de l’art. Je comprends qu’il y ait des gens qui considèrent cela comme une forme d’art, mais pour moi, une démarche artistique est plus consciente, elle instrumentalise pour faire dire… Moi pour le moment j’y suis pas, ça va peut-être changer. C’est aussi que dans l’art, je pense qu’il y a une volonté de l’artiste aussi de dire des choses, ce qui n'est pas la mienne. Moi j’ai envie de témoigner des choses. La démarche artistique se saisit un peu plus du sujet : elle le façonne, elle se l’approprie plus. Je ne sais pas si j’ai envie de moi-même dire ou faire dire des choses à mes sujets.

Je pense que les sujets que je prends en photo sont politiques. est ce que mon regard est politique ? Je ne pense pas, mais aussi parce qu'il n'est pas du tout assez éduqué. Je pense que c’est très difficile de faire une photographie documentaire avec un regard qui est politisé sans tomber dans la propagande, ou alors sans être très au fait des luttes et des imageries. Franchement je ne sais pas. Pour moi je fais des photos et témoigne des choses que je voie, qui sont souvent politiques, parce que ça m’intéresse. Plus que politique, moi je trouve que c’est social. Je ne veux pas imprimer des idées dans mes photos, je laisse page blanche aux personnes qui sont dessus.


Anna : Tu fais un travail historique en somme, une historicisation des luttes : tu dirais que ton travail est nécessaire?

Tay : Oui voilà, et ce n’est pas particulièrement incroyable. Pour moi, les personnes que je prends en photo sont généralement incroyables, avec ce qu’elles font. Nécessaire je ne sais pas, mais important oui, comme il en a beaucoup d'autres.


Anna : Je pense qu’il est important pour beaucoup de gens. Merci beaucoup Tay, pour ce que tu fais et pour tes mots.


Tay : De rien!


On a continué à parler des regards politiques, en buvant notre coca et puis j’ai filé prendre mon train.












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