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  • annabreton

The Message: NOVA MATERIA (Paris/Santiago)

Il y a quelque chose de très particulier à la musique de Nova Materia, qui semble remonter d'un temps ancien, perdu aux confluents des sonorités vives, des psaumes répétés, scandés, des cristaux qui résonnent et des beats si actuels, qui font danser. On sent une spiritualité forte dans une musicalité exaltante et soutenue.


J'ai trouvé cette rencontre très riche, tant la démarche derrière la musique était intellectualisée. Le partage de la recherche musicale, avec différents artistes, écrivains, philosophes, montre la diversité et la complexité des fils qui tissent la musique de Nova Materia et qui l’enrichissent. C'est un partage du savoir et des expériences, pour amener ses auditeurs dans un au-delà musical, invisible. Cette musique contestataire dans la forme et le contenu, n'exclut rien et ne s'enferme dans aucun carcan : elle aspire à la liberté.


Réinventer l'écoute, en se questionnant sur l'origine de la musique, primaire et primordiale. La repenser, façonner les sons avec l'environnement pour se rapprocher d'une écologie sonore, en repensant son rapport sensoriel à la nature et à ses ressources productrices de sons.


Nova Materia, "Nouvelle Matière", c'est la contestation d'une industrie musicale trop normée, d'un mode de consommation capitaliste qui éduque l'écoute et la ferme à l'expérimentation. Ce que propose le groupe, c'est une hymne à la liberté des corps et de l'esprit, en coeur. En fédérant les foules, plongées dans une même énergie, ouvertes à recevoir autre chose que des sons attendus. Donner quelque chose de différent, pour faire naître autre chose.


Ce duo, musical, amoureux, se complète bien et ça se sent: chacun apporte sa vision qui vient s’articuler à l'autre, sans s'y fondre tout à fait. Un duo décalé, réfléchi, et passionné.



Pour une musique libre et collective.


NOVA MATERIA X radio loubard



Le groupe Nova Materia se compose de deux artistes : Caroline et Eduardo.



Anna : Merci beaucoup d’être ici avec nous, on est ravi.e.s d’avoir ce temps avec vous! Anna: Est-ce que vous pourriez vous présenter ?


Caroline: Je m'appelle Caroline : je suis musicienne et bassiste à l'origine. Je suis passée par différentes formations avec Eduardo, qui est mon conjoint et mon collaborateur. On travaille beaucoup ensemble. On a eu un premier groupe qui s’appelait Panico, qui s’est formé en Amérique Latine, au Chili, et a ensuite eu une vie en Europe. Quand le groupe s’est terminé on a fait de la musique de film, on a travaillé dans l’audiovisuel notamment, et puis on a fini par créer le groupe Nova Materia.

Actuellement, je travaille essentiellement avec de la basse, mais surtout avec des matières premières, c’est-à-dire faire de la musique avec des matériaux, mais aussi du “file recording” comme matière, dans le sens environnemental, de ce qui nous entoure.


Eduardo: Moi c’est Eduardo. J'ai été étudiant à la fac en cinéma, puis ensuite j’ai commencé la musique. On s’est rencontrés rapidement et on a monté Panico en 1994 : on est partis au Chili et on y est resté presque 10 ans. On a fait plusieurs albums là-bas. Au début des années 2000, on est venus avec le groupe en France pour un album qu’on avait enregistré avec un label français, et on s’y est installés. On a fait Panico jusqu’en 2012 et puis la vie à continué. Nova Materia est né et depuis on se lance dans plein de projets autour de la création musicale, et des projets artistiques sonores comme des installations... Je suis guitariste, chanteur, instrumentiste mais je joue un peu de tout.


Anna : Si vous deviez décrire votre musique en 3 mots ce serait lesquels?


Eduardo: Je dirais minéral, sauvage et coloré... hypnotique. Ca fait quatre. (rires)




Et vous individuellement, vous avez commencé quand la musique et pourquoi?


Eduardo: On était fan de musique Caro et moi, on s’est rencontrés au lycée : on a monté deux, trois petits groupes de lycées, et puis on a décidé de faire une expérience en allant au Chili, pour monter un groupe et sortir un album. Et c’est ce qu’on a fait, sauf que ça a marché! (rires)


Caroline: Et c'était pas prévu...


Eduardo : Donc on est restés et ça nous a plongés dans l’univers de la musique.


Caroline: Je ne dirais pas accidentel, mais si on avait pas eu cette expérience au Chili, on serait en train de faire d’autres choses...





Anna : Et l’idée de Nova Materia, c’est né comment?


Caroline : On était au Chili à ce moment-là, c’était en 2010 et on était les acteurs d’un long métrage sur l'expérience qu’on a fait dans le désert d’Atacama : comment composer un album en utilisant ce qui nous entourait? C’était l’époque de Panico. Et ce sujet du film, c’était de montrer comment on pouvait enregistrer un album avec peu de choses, en utilisant ce qui existait autour de nous. C’était le prétexte de raconter, à partir d’un espace néantisé, dans un endroit à-priori désertique, comment on pouvait retrouver des strats d'une histoire qui est extrêmement riche. Et ça a été une sorte de déclic pour nous par rapport à ce qu’on voulait questionner: comment par la musique (et la matière en particulier) on peut raconter des choses qui vont au-delà de la musique.


Eduardo: Quand on a commencé à travailler avec les matériaux qu’on trouvait sur place (les pierres, le micro contact, des cellules qu’on met habituellement sur des pianos) on a commencé à les utiliser sur des matières en acier, des pierres essentiellement. Et ça nous a ouvert un champ que l'on ne connaissait pas. Dans les années 2010, on avait déjà fait six ou sept albums, et on avait envie d’aborder la composition différemment, tout comme l'utilisation de matériaux, de l’espace et l’extraction de sons. On a fait un album comme ça avec Panico, mais on avait envie de pousser cette expérience plus loin et c’est resté dans un coin de notre tête. Quelques années plus tard, on a décidé de monter Nova Materia: “Nouvelle Matière”. L’idée de ce projet c’est de composer de la musique en “savants”; en manipulant des matières diverses et en enregistrant ce résultat.


Caroline: L'utilisation de l’espace est aussi très importante : la résonance d’une montagne est différente de celle d’un studio. Ce qui nous entoure est aussi fondamental.


Eduardo: Au Mexique on a travaillé autour d’une cité Maya, avec les sons de la jungle. C’est devenu une sorte de travail pour nous, d’arriver à la composition par un chemin détourné.





Anna : En quoi ça change de l’expérience avec “Panico”?


Caroline: Sur la recherche mais surtout sur le formatage. Quand tu fais de la musique depuis des années tu te rends compte qu'il y a une façon de faire de la musique demandée par une industrie. Travailler de manière différente, ça nous permet de rester à l’intérieur de cette industrie mais ça nous aussi d’aller expérimenter le son et la musique d’une autre manière, et avec d’autres personnes qui ne sont pas musiciens : des écrivains, des philosophes, des scientifiques. C’est envisager la musique comme un travail de recherche.


Eduardo : On ne veut pas non plus créer quelque chose de trop hermétique, dans un champ trop expérimental qui ne parlerait qu’aux iniciés de la musique. On voulait produire une musique fédératrice : c’est pour ça qu’on utilise les codes de la musique électronique. Ils permettent au public d’être dans une énergie, de danser, et en même temps la technique reste expérimentale.



Anna : C’est une sorte de démocratisation de l’expérimentation?


Eduardo : Oui, il y a pas mal d’influences qu’on va chercher dans la musique concrète et contemporaine, mais on le mêle à un champ populaire: c’est le beat.


Anna : C’est important pour vous, une approche qui n'est pas élitiste?


Eduardo : Oui, qu’il y est une forme de recherche, d’originalité. Un public est pas stupide : les gens aiment bien quand on leur propose quelque chose de différent mais qui reste vivant.


Caroline : C’est aussi apporter quelque chose de nouveau dans la façon d’envisager la musique: le beat fédère, parce qu’il rend plus accessible une musique qui est à l’origine est un peu hermétique. On a des projets pour la scène : ces projets sont démocratisés, mais ça ne nous empêche pas de faire des projets à côté, qui sont plus du domaine de la recherche : c’est pas incompatible.





Anna : Caroline, quand tu disais que composer pouvait raconter autre chose que la musique elle-même, la transcender... Vous parliez de philosophie aussi : comment ces influences se traduisent dans votre musique?


Caroline: Je n’aurais pas la prétention de dire qu’il y a une portée philosophique dans notre musique. En revanche il y a une volonté assez démocratique de se dire que dans toute chose, il y a une portée philosophique, même si ce n’est pas de la philosophie. Tout le monde peut collaborer, les sociétés peuvent aller dans cette direction là, pour moins séparer les pratiques et faire quelque chose de beaucoup plus riche.


Anna : On parle de vous comme un groupe pionnier de “l’écologie sonore”, dans cette attention particulière des éléments naturels qui caractérise votre musique. Vous pensez quoi de ce terme?


Eduardo : Oui, oui c’est vrai. L’écologie sonore, c’est intéressant. Ça existe depuis longtemps, ça commence dans les années 50, 60. C’est travailler sur ce qu’est l’écoute, ça rejoint justement des thèmes philosophiques. L’écoute est orientée, elle est tributaire de nos formes de consommation, et on est habitués à écouter la musique de façon très liée à l’industrie musicale. Les morceaux durent 5 minutes ou 3 minutes : avec l’entrée de la musique dans l’air digitale et avec l'avènement de plateforme comme Spotify, on écoute la musique de plus en plus superficiellement. Les éléments dans la musique doivent surgir très rapidement : au bout de 10 secondes il se passe un truc, puis un autre… Nous, d’une certaine façon, on a envie d’amener une forme plus ouverte de l’écoute, sur le monde et sur ce qui nous entoure. Comme on travaille beaucoup avec des matériaux qui proviennent de la nature, on s’ouvre à un champ d’écoute beaucoup plus large. C’est aussi un travail politique, celui de la contestation des règles musicales imposées par l’industrie productiviste: il faut tout le temps être en train de séduire l’auditeur, de le tenir accroché à quelque chose, qui n’est pas forcément intéressant. On est plus intéressés par le contenu de la musique (rires). Parfois ça dure longtemps, mais c’est ça qui provoque la transe et ça devient finalement intéressant.




Anna : Que faut-il réinvestir dans notre écoute du monde et des choses selon vous?


Caroline: Ça c’est une longue histoire, la musique est rituelle au départ. Avec Nova Materia, parfois on reprend certaines choses assez mythologiques : l’utilisation des matériaux minéraux reprend le début de la musique. A l’origine on est dans des grottes, où on fait de la musique à base de sons issus d’instruments qu’on appellerait primaires aujourd’hui (sans aucun sens négatif!). Il y a un aspect qui nous intéresse par rapport au sens de la musique : c’est essentiel, c’est une des premières pratiques de l’humanité qui aujourd’hui demeure. Il y a une origine de la musique et ça interroge la partie naturelle de celle-ci. La musique a toujours cet aspect rituel dans nos civilisations contemporaines. C’est pour ça que les gens se rassemblent pour voir des concerts : c’est un rite. Les gens ont besoin de se retrouver en groupe, en meute, pour ressentir l’émotion. C’est assez fascinant : est-ce que c’est pas intéressant de repenser la musique comme elle est conçue au départ, de façon beaucoup plus intuitive?


Anna: Vous diriez que l'intuition prévaut sur la technicité ?


Caroline: Je ne sais pas si elle prévaut, mais elle n’est pas suffisamment prise en compte. Ça revient, on parle de plus en plus d’'improvisation. Je crois qu’il ne faut pas mettre les deux choses en opposition.


Eduardo : Ça dépend de la technique, nous on a pas du tout une technique académique, on est arrivés à la musique par le punk. On lit pas la musique par exemple, on est très intuitif: même avec Panico, ça a toujours été comme ça.


Anna: Et quelle place à la Chili dans votre processus de création?


Eduardo : Notre histoire dans la musique commence au Chili, parce qu’il nous est arrivé un truc fou et qu'on s’est retrouvés à faire partie des artistes qui ont créé la scène post-dictature. On a beaucoup de public là-bas! On n'est pas véritablement des artistes français, on est franco-chiliens.


Caroline: Je dirais dans la façon d’envisager la musique notamment...


Eduardo: Ça évolue: au début on écrivait en espagnol et aujourd'hui ça prend d’autres formes, mais l'influence de l'Amérique Latine et du Chili est toujours là.


Anna: Quand vous dites que ça prend d’autres formes, c’est dans les musicalités?


Eduardo : Oui, dans les musicalités, dans les thématiques : la façon de concevoir l’invisible, le côté mystique, la relation au cosmique... Il y a un vrai rapport à la magie en Amérique du Sud, beaucoup plus assumé qu'en occident ou qu’en Europe. Il y a des influences de peuples originaires, qui ont des visions très différentes.


Caroline : Ce qu’on appelle la magie en occident, c’est normal dans d’autres pays (rires).





Anna : Dans votre musique, quel est votre objectif : qui souhaitez-vous toucher? Et de quelle manière?


Eduardo: Je pense qu’on fait appel à l’intelligence des gens, on essaie de leur donner quelque chose qui permette d’ouvrir des portes mentalement. Avec Panico, on a commencé à faire de la musique très contestataire. Je pense qu'avec Nova Materia on a envie de montrer ça : qu’on peut être hors du circuit, hors des clous, indépendants. En faisant des choses, des chemins s’ouvrent, et puis on en fait d’autres et c’est comme ça que ça vient… (rires). Pour nous, la musique c’est plus qu’un simple entertainment : ça ne se résume pas à ça.


Caroline: Pour moi un public idéal c’est un public mixte. Et c’est quelque chose qu’on a toujours défendu, que ce soit avec Panico ou Nova Materia : la nécessité d’être ensemble, d’outrepasser les clans et les différences... C’est très utopiste, mais c’est une motivation profonde de création.


Eduardo: Notre public est très varié, il y a des gens qui ont notre âge, des gens qui ont ton âge, des gens qui viennent du rock, certain.e.s de la techno, des gens qui viennent de tous les styles. Je crois que c’est transversal.



Anna: Oui vous êtes à la confluence de pleins de styles!


Caroline: Oui, justement parce qu’on a jamais voulu rentrer dans les cases, être assimilés à un type d'identité plus qu’un autre. C’est quelque chose qui se ressent énormément dans la musique et qu’on veut consciemment ou inconsciemment transmettre.


Anna: Un souvenir de concert qui vous a particulièrement marqué?


Eduardo: Oh, il y en a plein… Je sais qu’il y a un concert qui m’a marqué, au Chili, vers 2005, avec Panico. Ca faisait quelques années qu'on n'était pas venus au Chili, et entre temps, le groupe était devenu énorme et on ne le savait pas vraiment. On a toujours été très connus au Chili, mais le fait qu’on parte, ça a créé un mythe. Et le fait que ça commence à marcher beaucoup pour Panico à l’époque en Europe… Quand on est revenu au Chili, il s’était passé un truc, et c’était fou. Tous les concerts sont bien, tous les concerts ont leur histoire.


Caroline: Mais c’est vrai que c’est particulièrement touchant de jouer au Chili, c’est très émouvant, c’est un public qui se laisse beaucoup aller à ses sentiments.





Anna: Vous auriez quelques artistes à nous conseiller?


Caroline: Velvet Undergroud , c'est une des raisons pour lesquelles j'ai commencé la musique. Et NSDOS aussi, ça vaut le coup.


Anna: D'autres ressources?


Eduardo : Les écrivains Tristan Garcia et Alexis Jenni. Je dirais aussi Knor Victor, en ce qui concerne l’écologie acoustique.


Anna : Merci Nova Materia, c'était passionnant.




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