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  • annabreton

#Léa Michaëlis : The Message (Paris)



On a touste des rôles, une foule de visages qu’on porte selon les gens et les situations, des visages pour bosser, pour aimer, pour pleurer, pour crier... On a touste ces visages, mais comment faire lorsque ceux-ci se mélangent? Comment garder la face lorsque nos traits se brouillent ?


Léa Michaelis est photographe et fait beaucoup de photo journalisme : on a parlé de comment elle fait pour jongler entre ces différents visages : celui de la militante et de la photographe, elle qui prend sans cesse des visages avec sa caméra et des regards, des mouvements de foule. Apprendre à donner un visage à la foule, et pas qu'aux individus dans celle-ci. Les visages en manifestations, c’est ce que Léa préfère : tirer le portraits de personnes : « derrière la foule, il y a des individus ». Poser son regard sur une réalité, c’est forcément la rendre subjective, mais quelle place doit avoir l'objectivation de la réalité dans le photojournalisme? Et lorsque son masque de photographe à soi se fissure dans l'émotion, comment photographier? Peut-on photographier l'émotion lorsqu'on la vit?


Et puis on a parlé du visage de la gauche aujourd'hui. Quel visage est-ce que l'on souhaite? Comment regarder vers demain et y croire encore?


Parce que Léa croit dans les visages qu'elle photographie, elle les estime. Elle résiste en prenant des archives des luttes et des visages qui les composent, et réfléchir à ranimer l'espoir qui à donné lieu à tous ces rassemblements et ces embrassades.


On a touste des rôles, une foule de visages qu’on porte selon les gens et les situations... Viens en apprendre plus sur celui de Léa, que j'ai eu la chance de découvrir.







Léa Michaeli X Radio Loubard




Est-ce que tu peux te présenter ?


Je m’appelle Léa Michaëlis, j’ai 22 ans et je suis photojournaliste et photographe à Paris, c’est compliqué l’exercice de présentation je trouve (rires). Je suis féministe. Je ne sais pas si je suis activiste ou militante, mais beaucoup d'heures dans la lutte par semaines quoi (rires).


Je suis 100% autodidacte. J’ai commencé à toucher à la photo assez jeune, vers 9-10 ans. Il y avait un appareil photo qui trainait chez moi, c’est mon père qui m’a mis là dedans. Et puis vers 12 ans c’est vraiment devenu une passion. J’ai commencé à shooter mes copines au collège, au lycée. Jeune, j’ai monté trois expos photo dans le Sud et j’envoyais mes photos à des magazines. J’ai eu quelques parutions assez tôt, à cette époque je faisais du portrait et de la mode. J’ai commencé à m’intéresser au photojournalisme vers 16 ans, mais j’étais rebutée par les grandes études, même si les apports en journalisme sont nombreux.

J’ai commencé en faisant des book de comédien.nes, de la photo en studio, sur des books mode, j’ai assisté pour Chanel mais ça m’a dégouté de la mode : expérience de sexisme, trop jeune et trop violent… J’ai fait trois mois de BTS photo mais c'était trop technique pour moi. On m’a fait comprendre que je n’arriverai jamais à faire de la photo si je ne comprenais pas les mesures de lumières. Malgré tout, j’ai commencé à avoir des client.es, et puis ça s’est enchaîné. Sans diplôme, il faut beaucoup se déplacer pour montrer ton taf partout, à des rédacs, à des iconos. J’ai des collègues photojournalistes qui vendent régulièrement à la presse qui m’ont aussi donné beaucoup de conseils.




Quand as-tu commencé la photo, à quelle occasion ?


Au début, je m'exerçais beaucoup en faisant des portraits de mon père. Après mes très courtes études, j’avais envie de faire des photos qui racontent des histoires, avec le reportage : la photo parle d'elle-même. Mais depuis peu, j’ai envie à nouveau de faire des photos dans des cadres plus intimes. J'ai un autre projet qui va m'entraîner autre part que sur l’actualité et la manif. J’aimerais faire une série beaucoup plus longue, qui traite de l’intime, qui rompt avec la photo d’actualité qui n’est “valable” que quelques heures, quelques jours maximum, où après elle tombe un peu dans l’oubli. Là j’ai envie de faire quelque chose de plus long, dans le suivi de l’intimité des gens, toujours alimenté par le portrait.




Qu’est-ce qui te guide à choisir tes sujets de photos ?


Il y a des manifs très prenantes émotionnellement dans lesquelles on peut visibiliser des manifestant.e.s qui sont en train de vivre une grande émotion. Je vais plutôt répondre à l’envers de ta question : ce n’est pas volontaire de montrer l’amour ou des moments joyeux, disons que j’évite de montrer tout ce qui est autour de la violence : il y a des photographes qui font le choix de tout montrer, sans faire de tri “idéologique”, sur les évènements… Moi, tout ce qui est violence, je ne le montre pas (ce n’est pas neutre par conséquent), mais je fais toujours l’effort de rédiger un petit communiqué avec les photos. Généralement, lorsque ça commence à péter dans une manif je n’y vais pas. Je suis une ancienne victime de violences, donc la violence me fait des rappels, mais surtout, je ne vais rien apporter à la Photographie si je couvre un moment d’affrontement, cela ne m’intéresse pas et certain.es collègues le font mieux que moi.

On sent et on sait souvent en amont, quand ça va péter, mais par exemple, la marche du 20 novembre, on ne se doutait pas que Nemesis seraient infiltrées et protégées par des fafs. On était à côté, on a commencé à voir des chaises voler et je n’étais pas à l’aise au milieu de tout ça. Et puis je ne sais pas à quelle presse je vends, et j’ai toujours peur que ma photo soit récupérée et détournée. On est nombreux.ses à faire ce métier, donc chacun.e son truc (rires).


Le portrait pour moi par exemple. On m’a reproché de trop en faire, que ça n’était pas vraiment adapté au photojournalisme, que ça ne racontait pas assez de la manif… Je fais beaucoup de portraits individuels. Je ne fais pas la même sélection pour ma vitrine Instagram que pour la presse : où j’essaie de m’employer à faire plus de photos de groupe par exemple. Mais j’essaie de chercher les visages.





Pourquoi les visages ? Est-ce tu cherches une intimité dans la manifestation ?


J’adore le portrait. En manif tu ne sais pas sur qui tu vas tomber, et derrière la foule, il y a des individus. Il y a des individus qu’on retrouve, qu’on reconnaît. Derrière le nombre il y a aussi des personnes.


Est-ce que tu dirais qu’il y a une démarche artistique derrière tes photos ?


Artistique non, esthétique certaine. Ça reste de la photo, même si c’est de la lutte, du reportage. On m’a aussi dit que je retouchais trop mes photos (rires). Cependant je n’enlève pas d’éléments, je ne fais pas poser les gens que je photographie. C'est 100% sur le vif, même un portrait où la personne me regarde. De toute façon, il y a un consentement à avoir. J’ai un filtre sur mon objectif, pour faire un effet d’ambiance où les blancs sont plus doux. On pense toujours au cadrage, à la composition de l’image, donc évidemment oui, il y a une recherche esthétique. Par exemple, pour la Fashion Week, chez Chanel, je n’ai pas du tout fait les mêmes photos : j’ai affaire à des gens qui sont lookés et pimpés et qui n’attendent que d’être pris en photo. En manif, les gens ne sont pas là pour être pris en photo. Pour ce qui concerne un projet plus long, il y aura surement une démarche artistique, parce qu’il y aura un vrai travail de conception et de recherche en amont.


Comment es-tu entrée dans ces luttes militantes ?


Ce n’est pas en prenant des photos. J’étais dans un premier collectif que j’ai quitté parce que je ne faisais pas assez de choses et c’était trop hiérarchique. Puis je suis tombée sur les collages. J’ai d’abord collé et puis j’ai eu envie de photographier ce que je voyais, les échanges et les détails, d’être plus en retrait. Comme beaucoup de gens qui s'engagent, j'ai commencé à militer pour réparer des traumatismes. Les rencontres sont très riches dans ces milieux, mais avec la photographie on sent aussi qu’on crée un lien avec les colleureuses, puis iels t’oublient car iels ont confiance et cela devient plus facile de prendre des photos. Dans le mouvement, je suis 50% du temps au collage, 50% du reste du temps à la photo.





Toi qui est à fond dans les luttes féministes, radicales, inclusives, intersectionnelles, est-ce que tu dirais que ton art est un outil de lutte ?


Là où ça peut être un outil de lutte c’est parce que ça participe à faire un archivage des luttes : en réalité, il y a beaucoup de photographes, mais si ces photos on ne les dépose pas quelque part (autre que sur les réseaux sociaux), on n’a pas de traces. On a besoin d’archives LGBT, des luttes féministes… C’est une autre époque, mais le MLF s’est exprimé récemment en déplorant manquer d’images. Aujourd'hui, on est dans une société où il y a beaucoup d’images, on n’en manquera plus, c’est certain, mais c’est important d'avoir des images faites par des personnes concernées. Un photographe cis-het ne prendra pas les mêmes photos que moi, cis meuf, mais lesbienne et engagée dans les collages et le militantisme… Un.e manifestant.e ne se positionnera pas pareil face à nos deux profils. On prend une photo d’un certain positionnement social.





Une manif ou un événement qui t’as particulièrement marqué ?


À chaque fois qu’on me demande je réponds toujours la même chose même s’il y a eu plein d’autres moments forts : chaque manif est forte. La marche contre les féminicides j’étais à la photo, mais j’étais tellement troublée que je ne suis pas parvenue à faire quoique ce soit avec mon appareil. J’avais participé à l’organisation du rassemblement, mais le jour-j, j’étais incapable de faire de bonnes photos.


La marche qui m’a le plus marquée, c’était la marche Nous Toutes de novembre 2019. Je venais de porter une cinquième fois plainte pour violence conjugales, de passer plusieurs jours au commissariat… C’était la galère totale. Je venais d’apprendre qu’il y allait y avoir une audience pour mon affaire et deux heures après j’étais en manif pour couvrir la marche. Je viens du Sud de la France et c’était la première fois que je voyais une immense marche féministe. Il y avait un immense sentiment de sororité. C’est mon premier souvenir de lutte collective intense.





Est-ce que tu te projettes dans les personnes que tu photographies ? Quelle distance fais-tu exister ?


Je n'y arrive pas. On ne va pas faire semblant (rires), mais je pense que ça viendra avec les années. Je suis incapable de prendre des distances et ça peut rapidement me submerger. Je me souviens d’une infiltration de féministes à la Manif pour Tous, un rassemblement anti PMA à Invalides où le but était de faire un “kiss-in”. On devait se “looker” en extrême droite et entrer en amont dans le rassemblement en tant que photographes. Il fallait prendre des fachos en photo et j’étais mal ! On a vite commencé à se faire repérer. J’entendais les discours anti-avortement, anti-PMA, des chants… J’étais presque démasquée tellement je n’arrivais pas à me concentrer. Je n’ai que 22 ans, peut-être que je finirais par apprendre, mais c’était insupportable pour moi d’être là.


Pour essayer de faire des bonnes séries (c’est ça qui importe dans le reportage), il faut que j’arrive à estimer la personne en face de moi. En soit, dans nos cercles de gauche, tout le monde n’est pas “safe”, mais je dois réussir à me projeter un peu au niveau des valeurs et des idées. Mais c’est aussi un privilège de penser ainsi, parce que j’ai des collègues qui alternent entre Gilets Jaunes et photo politique à l’Elysée, mais moi je n’y arrive pas.

L’objectivité dans le (photo)journalisme n’existe pas mais il faudrait montrer tout ce qu’il se passe pour s’en rapprocher le plus possible. On n'est jamais d’accord avec tout ce qu’on photographie. Il y a des cortèges féministes avec lesquels je ne suis pas d’accord, mais je les prends quand même en photo s’ils sont dans le rassemblement. Il faut arrêter de taper sur les photographes qui tendent à l’objectivité dans le photo-reportage.




Quelles sont les causes ou les identités qui sont le plus importantes à visibiliser selon toi ?


J’ai un gros projet qui arrive mais je n’en dit pas plus pour l’instant !


Ton travail a l’air quasiment tout le temps réalisé sur le vif, documentaire : est-ce que c’est un refus de la mise en scène ?


On rend compte d’un événement. En manif, il faut être là au bon moment : je ne peux pas faire répéter toute une action par un groupe (rires). Après j’aime moins les manifs qui partent de République, ça me prend la tête, cadrer avec la statue… (rires). On doit seulement s’adapter. Mais c’est des préférences, on ne change rien à la réalité. Moi en retouches, je réhausse les couleurs, mais c’est à peu près tout.


Est-ce que la photo est un moyen qui te semble particulièrement accessible, parler à plus de gens que d’autres formes d’art ?


Ce qui est sûr, c’est que quand on ouvre un article, la première chose qu’on regarde c’est la photo. Elle doit raconter la globalisation ce qui se dit dans le papier, la photo doit synthétiser l’article.

Mais par exemple, je pense que ce qui a aidé à rendre les collages féministes viraux, c’est la photo. Par le biais des réseaux sociaux, c’est ce qui a fait que les mouvements de collages sont apparus partout dans le monde et même en France, hors de Paris. C’est grâce à la photo que la lutte s’exporte et se diffuse aussi.




Comment tu conçois la suite de la lutte, quels moyens d’actions ? Comment ne pas aller dans le mur, parce que tout le monde s'essouffle un peu là…


Bon, on s'essouffle un peu depuis un an (rires). Je pense qu’il faudrait parfois faire un pas de côté. Il y a des idées où l’on ne peut pas faire d’impasses, où il y a trop de désaccord, surtout quand l’autre en face, est oppressif, comme les TERF. Mais sur des luttes qu’on a en commun, il faut que l’on soit ensemble. Pour Julie, par exemple, beaucoup de féministes ne sont pas venu.es en soutien, car le collectif des Amazones était présent, avec qui iels étaient en désaccord. Je comprends que pour des personnes concernées, il soit impossible de marcher aux côtés de personnes qui les oppressent, évidemment, mais pour de plus petites divergences, il faudrait être plus concilient.e.s. Sandrine Rousseau n’est pas passée à la primaire de gauche et l’on s’est rendu compte que de nombreux.ses féministes n’avaient pas voté pour elle, car elle ne s’était pas positionnée sur la question du travail du sexe. S’il ne faut marcher qu’avec des gens qui cochent toutes nos cases, ça devient impossible. Évidemment il y a des questions centrales : le racisme, la question de la transidentité, de l’homosexualité… Mais nous sommes très divisé.e.s. Ces divisions alimentent notamment les paroles violentes de l’extrême-droite : le dernier papier de Valeur Actuelles, était une critique sur les féministes qui, je cite “se bouffent entre elles”. Je pense qu’il va falloir réfléchir à comment faire pour la suite. Concernant les modes d’actions, il faudrait aussi je crois, être plus attentif.ve à ce que fait la droite, parce qu'ils ont des méthodes “coup de poing” visuellement et sont très bien organisés. La droite reste soudée malgré les divergences. Je pense aussi que de petits mouvements peuvent faire beaucoup et être très efficaces.


Merci Léa, c’était super de discuter avec toi.


Léa : Merci à toi !









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